de l’enfance

Toutes les informations et les documents utilisés pour cet article sont directement issus du blog Ahcuah, ressource incroyablement complète sur la question du pied nu à travers les âges et les civilisations. Un immense merci à son auteur Bob Neinast.

Aujourd’hui en Europe autant qu’aux États-Unis, la réaction face au pied libre, c’est à peu près ça :

Le pied libre évoque également la pauvreté, la saleté, le masochisme, le manque d’éducation, voire l’incivilité, j’ai pu en faire l’expérience au cours de ma toute récente vie de va-nu-pied. Aux States pourtant, il n’en a pas toujours été de la sorte.

Au XIX et début du XXème siècle, la littérature et la poésie américaine font encore l’éloge d’une jeunesse sans chaussure, une jeunesse vivant une vie d’insouciance, de liberté, riche d’aventures, de plaisirs et de sensations. Tom Sawyer (1876) de Mark Twain est bien évidemment l’archétype le plus connu du jeune héros libre et déchaussé. Le film de la Walt Disney Company en 1995 s’assurera de rétablir la bonne morale et remettra des chaussures au jeune Tom et à tous ses camarades. Le dessin animé japonais en 1980 respectait quant à lui le pied nu, sa symbolique n’étant pas la même au pays du Soleil Levant.

A la même époque que Tom Sawyer, de nombreux poèmes célèbrent les joies d’une enfance déchaussée : Barefoot (1893), When I was a barefoot rover (1897), Goin’ Barefoot (1905), Barefoot Days (1907), Barefoot Days (1926). Le plus connu de tous est peut-être The Barefoot Boy (1855) par John Greenleaf Whittier. Le texte est un peu long, c’est du vieil anglais, mais j’essaye ici de traduire les passages qui pour moi sont les plus parlants :

Béni sois-tu petit homme,
Garçon aux pieds nus, aux joues bronzées !
Avec ton pantalon retroussé,
Et sifflotant gaiement
(…)
Tu débordes de grâce
De tout mon cœur je t’offre ma joie,
Car je fus moi aussi le garçon aux pieds nus !
Tu es un Prince, l’adulte n’est qu’un républicain
Ne choisis pas la course aux millions de dollars !
Nus pieds, cheminant à côté,
Tu as plus qu’il ne peut acheter
Les yeux et les oreilles grands ouverts
Le soleil brille dehors, la joie à l’intérieur,
Béni sois-tu, garçon aux pieds nus !

Oh l’enfance est un jeu sans souffrance
Dormir et se réveiller pour des journées pleines de rire
Une santé qui se moque des recommandations des docteurs
Un savoir que l’on n’apprend pas à l’école
(…)
Gaiement, mon petit homme,
Vis, et ris, comme seuls savent le faire les enfants,
Même si les pentes pierreuses peuvent être dures,
Ou le champ de céréales fraichement moissonné
Chaque rosée du matin sera pour toi
Comme un frais baptême
Chaque soir tes pieds chauds
Le vent frais viendra embrasser

Bien trop tôt ces pieds devront se cacher
Dans la prison de la fierté
Perdre la liberté de l’herbe,
Comme un âne pour le travail est ferré

 En 1915, le poème est cité par un juge de Los Angeles qui prend la défense d’une mère divorcée, attaquée par le père des enfants parce qu’elle autorisait ses enfants à vivre pieds-nus. Il expliquera « j’ai connu les plus beaux jours de ma vie lorsque j’étais un enfant déchaussé ».

New York – 1900

Dans les années 30, les choses évoluent et les enfants aux pieds nus commencent à disparaitre, surtout dans les villes. En 1932, Angelo Patri, alors directeur d’une école publique dans le Bronx rédige un texte particulièrement beau et qui montre une fine réflexion sur la question :

Laissez ceux qui le peuvent aller pied nu, mais soyez particulièrement tolérants avec les enfants. Ils ont besoin de sentir le sol sous leurs pieds. Ca les détend, ça repose leur pieds et apaise leurs esprits. (…)

Beaucoup ont peur de laisser leurs enfants pieds nus, ils ont peur des commérages des voisins. Ils n’aiment pas voir la saleté sur les pieds de leurs enfants. Ils ont peur des blessures et des rhumes. Presque toutes ces craintes ne sont pas fondées. Le seul danger est le bout de verre, mais on peut certainement trouver des lieux exempts de tels détritus.

La principale raison pour aller pieds nus est la sensation. « It feels good ». On ne donne pas assez d’importance aux bonnes sensations. On se moque des enfants quand ils disent « parce que c’est bon ». Les sensations ne sont pas valorisées, surtout quand les enfants veulent les apprécier. Je pense que ce sont les restes d’une vieille culture qui renie les sensations. Elles seraient de dangereux pièges pour l’âme et l’humanité. Je ne crois pas un mot de tout ça, je pense que les sens sont là pour nous donner de la joie et nous rendre plus fort à vivre nos vies.

Quand tu sens l’herbe fraiche sous ton pied libre, quelque chose en toi chante et la charge devient moins lourde. Lorsque la brise marine ou le vent des montagnes vient caresser ton visage, tu te sens apaisé, réconforté, inspiré, tu sens que le souffle de la vie entre en toi. Quand le parfum des fleurs, les couleurs du monde viennent à toi, un fort sentiment monte en toi. Ces sensations ne doivent pas être méprisées. Au contraire, elles doivent être cultivées. Elles nourrissent l’imagination, la créativité, qui sont la force qui rendent la vie belle pour les humains de ce monde. Avant de créer, tu as besoin de sentir. Lorsqu’on refuse aux enfants des sensations plaisantes, on retarde leur développement spirituel. Les priver de ce développement émotionnel, c’est les laisser à la merci de leur sens les plus crus, leurs appétits les plus dévorants.

C’est un grand mystère, notre comportement avec les enfants. Ils viennent au monde équipés de tout ce dont ils ont besoin pour construire une vie heureuse et complète, et nous ignorons cet équipement et essayons de le substituer par un autre, de notre propre fabrication. Nous avons construit de faux standards et le résultat se moque de nous. Soyons donc en contact avec le sol nu, avec nos pieds nus et sentons la vie depuis la base.

Voilà 6 mois que je pense à cet article, cherchant à droite à gauche des références positives aux pieds nus dans la littérature et la poésie françaises, pour le moment rien trouvé de fantastique. Mon utilisation de DuckDuckGo n’est peut-être pas encore suffisamment affinée, je ne sais pas. Mais il est évident que pour Victor Hugo (« ah pauvre enfant pieds nus sur les rocs anguleux ») ou Émile Zola (« une fille en haillons qui vendait, pieds nus, des boîtes d’allumettes ») le va-nu-pied reste un pauvre n’ayant pas accès au bonheur et rêvant d’élévation sociale. Ne peut-on pas lire dans cette négation du pied le lourd héritage d’une culture judéo-chrétienne refusant d’écouter son corps et ses plaisirs, l’emprisonnant, le séparant de l’esprit, acceptant la douleur, la souffrance,  et la maladie comme faisant partie intégrante du cheminement de vie, données inéluctables de la condition humaine depuis le péché originel, cherchant dans l’argent, le confort, la protection et la médecine curative la réponse à tous ses maux, refusant de construire un corps vivant, sain, fluide, intelligent, épanoui, en bonne santé, libre, entier, complet, en communion avec l’esprit et avec le monde qui l’entoure ?

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2 réponses à de l’enfance

  1. « l’enfance est cet état d’esprit qui prend fin au moment où une flaque devient un obstacle et non plus une opportunité »

  2. la rue en bas de chez moi n’était qu’un champ de gravier, un vrai sentier de réflexologie plantaire qui stimulait mes pieds à chaque fois que je franchissais la porte. cette semaine ils ont posé du goudron lisse, plat, neutre, sans aspérité, sans caractère (mais qui pue !) c’est le monde qui s’uniformise, qui s’aseptise, qui perd en saveur, en intensité, en sensations. c’est la mort qui gagne du terrain.

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