Comment chier (how to shit)

En Slovénie il y a Nara Petrovič, fervent militant du pied nu et de la posture accroupie (entre autres, il s’intéresse aussi aux éco-villages et à une foultitude de choses). Il est l’auteur d’un excellent ouvrage intitulé Human: Instructions for Use, best-seller en Slovénie (publication anglaise à venir), qu’il aime résumer de cette manière : « comment la culture viole l’anatomie ».

Je traduis ici un article tiré de son blog sur la question des toilettes modernes et l’acte de la défécation. Dans un style différent du mien, il parle de la même chose que moi : la pollution engendrée par tout un attirail industriel inutile et dans le même temps néfaste pour la santé, la symbolique de ces choix modernes, la perte de compétences naturelles pour les actes les plus simples et les plus triviaux de la vie, et enfin le fait que nous n’accordons plus la moindre importance à nos actes quotidiens. Merci Nara !

J’ai besoin d’un nouveau mot ! La langue anglaise (ou française, ndt) n’a pas de mot neutre pour parler de la merde, mon principal champ de recherche. Tous les mots existants sont ou froidement cliniques, ou vulgaires et argotiques, ou enfantins : selles, matière fécale, déjection, excrément, merde, daube, crotte, caca, popo. Déféquer, aller à la selle, chier, caguer, aller au pot…

Merde !

On pose pourtant tous une merde tous les jours, ou du moins on aimerait bien, mais parler de merde reste de l’ordre de l’obscénité. C’est pour moi un signe évident de notre daubmatisme. J’ai longtemps attendu que quelqu’un dise merde à ce tabou et aborde la question de notre shitzophrénie, mais puisque personne ne le fait, c’est donc à moi que revient le job.

Nous sommes révulsés par la chiure qui sort de notre anus, alors que nous nous abreuvons quotidiennement de la merde dont nous aspergent les médias. Nous évitons le moindre contact avec nos excréments mais nous remplissons nos appartements de tout un tas de merdes. Nos esprits sont remplis d’une vaine, futile et insensée diarrhée mentale. Nous ne voulons rien savoir de notre propre déjection, on la lâche dans la cuvette, tirons la chasse pour la faire disparaître, et c’en est terminé.

Car nous n’en avons rien à chier !

Récemment, nous sommes devenus étrangers à l’acte élémentaire de la défécation, incapables que nous sommes de caguer comme des êtres humains normaux. Ainsi, le montant total des ressources gaspillées, aussi bien que des dépenses de santé liées à notre culture pervertie du trône, est gargantuesque. Je ne suis pas le premier à le dire : l’eau des toilettes est l’une des plus grandes aberrations de notre civilisation moderne. Mais je suis le premier à réunir tous les aspects ayant trait à la merde pour enfin créer une nouvelle science appelée fécologie ! Car il ne s’agit pas uniquement du devenir de nos matières fécales une fois excrétées, il s’agit aussi de comment nous chions : dans quelle posture, dans quel état émotionnel, dans quel contexte social. La fécologie fait remonter la merde à la surface de tous les champs scientifiques, culturels et artistiques : psychologie, sociologie, ethnologie, biologie, chimie, histoire, géographie, philosophie, religion, mode, économie.  Mais avant toute chose, la fécologie traite surtout du bien-être élémentaire et du bon sens le plus simple.

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Le shituel

Nous avons fait du simple acte de défécation un rituel semi-religieux, une série de procédures et protocoles croulants sous des couches d’abnégation. Voilà comment il est souvent pratiqué :

  • D’abord vous vous approchez de la porte des toilettes, avec précaution mais sans être trop silencieux non plus, car vous ne voudriez surtout pas faire sursauter quelqu’un en plein coulage de bronze. A distance, vous toussez, vous raclez la gorge ou fredonnez, en guise de signal d’alarme.
  • Une fois que vous êtes certains que les toilettes sont libres, vous y pénétrez, et verrouillez la porte. Il faut la verrouiller ! Vous ne voulez pour rien au monde que quelqu’un vous voit en train de déposer votre crotte. Le simple bruit de la poignée est déjà suffisamment dérangeant, vous retrouver nez-à-nez avec un autre humain en plein acte de défécation pourrait vous faire vous chier dessus ou au contraire provoquer une constipation d’une semaine entière !
  • Une fois le verrou en place, vous vérifiez l’état des choses : la propreté du siège, s’il y a quelque chose à lire, ou la quantité de papier toilette restant. Rien de plus traumatisant que de démouler un cake dans des toilettes publiques et découvrir juste après que le dernier rouleau est vide !
  • Si tous les items sont bien là, vous baissez alors votre pantalon et vous asseyez. Vous positionnez vos fesses avec grande précision, car vous ne voulez surtout pas que votre cul se retrouve éclaboussé lorsque le premier étron, généralement le plus gros, tombe dans l’eau de la cuvette.
  • Vous choisissez votre lecture et commencez à vous détendre, c’est important d’être détendu. Mais la relaxation ne vient pas spontanément ! Certaines chiottes sont plus propices que d’autres à la détente. Les meilleures sont celles solitaires et isolées. Vous savez qu’il n’y a personne à l’extérieur, que vous ne serez pas dérangé, que vous pouvez prendre tout le temps qu’il vous faudra, qu’il n’y a donc aucune raison de s’inquiéter.
  • Il convient de ne pas péter dans des toilettes publiques, à moins que vous n’appréciiez les regards de travers et les silences pesants devant les lavabos.

La procédure initiale étant réalisée vous pouvez enfin passer à l’acte : la défécation.

Vous commencez à excréter l’étron en dehors du rectum. Ca n’est pas toujours facile et il arrive qu’il faille faire un effort important et pousser fortement ! Vous devez alors contracter vos muscles abdominaux, ceux de la poitrine, de la gorge, les muscles faciaux également. Vous pouvez même sentir votre cuir chevelu se contracter.

Puis vous soupirez, la crotte est sortie ! Une fois la première dehors, vous répétez la procédure pour toutes les autres. Il est alors temps de vous essuyer le cul. Vous faites un petit tas de papier toilette et le positionnez avec précision dans la paume de votre main. Vous ne voudriez pas que votre peau entre en contact avec votre caca. Jamais !

Il y a des centaines de manières de s’essuyer le cul et vous savez votre caresse préférée, et combien de feuilles de papier vous souhaitez. Ceux qui vivent dans l’opulence enroulent le papier autour de leur main, essuient, jettent, et recommencent. Les écolos ne prennent qu’une feuille, essuient, plient, essuient, plient, et recommencent jusqu’à ce que le papier ne tienne plus sur un doigt.

Le deuxième stade du shituel accompli, vous pouvez passer au dernier : faire disparaître toutes les évidences. Vous vous levez, remontez le pantalon et observez la cuvette, pour être certain qu’il n’y a rien de suspicieux là au fond. Si vous y voyez quelque chose de bizarre, il faudra en parler au dîner : « tu sais mon chou, aujourd’hui ma merde était d’un vert-violet, elle avait la texture d’une glace et la forme de la Scandinavie. Ça flottait comme du liège, et il m’a fallu cinq minutes pour la faire partir. » (Pourquoi quelqu’un se sentirait incommodé par une telle conversation au dîner ?)

Vous tirez la chasse d’eau, apaisé par ce bruit évoquant l’accomplissement. C’est le moment parfait pour s’autoriser un petit pet final, une toux, un éternuement, un rot, ou simplement remonter la braguette. Ça n’est pas terminé ! Il y a des traces de merde partout sur la cuvette, vous prenez la brosse et faites disparaître la moindre souillure. Vous méprisez ceux qui laissent des traces de merde sur la cuvette. Particulièrement si vous êtes une femme. Particulièrement si vous êtes celle qui lave la merde des autres.

Puis vous relevez la lunette des wc si vous êtes une femme, ou la laissez posée si vous êtes un homme. La position de la lunette est fondamentale ! Vous ne voudriez pas avoir à faire le moindre effort supplémentaire la prochaine fois que vous courrez aux wc pour y faire pipi en toute urgence !

« Pourquoi laisses-tu toujours la lunette en bas ? » crie-t-elle
« Pourquoi laisses-tu toujours la lunette en haut ? » se plaint-il

Avant d’ouvrir la porte, il faut vous préparer. Vérifier vos chaussures, habits, cheveux, vous assurer que tout est en ordre. Puis afficher un visage prétentieux et vous diriger rapidement vers les lavabos. Vous évitez le moindre contact visuel, la moindre conversation. Discuter avec un inconnu après avoir démoulé un cake serait tellement embarrassant !

Vous vous lavez les mains. Du mieux possible. Ne serait-ce que parce que vous avez touché la poignée de la porte, potentiellement effleurée auparavant par un autre visiteur, grossier personnage, sale, négligent et stupide, ne s’embarrassant pas comme vous de la paranoïa des toilettes. Puis, il se peut qu’une dernière expérience traumatisante vous attende : le savon ou le papier pour s’essuyer les mains est épuisé !

Vous sortez enfin des toilettes, ça y est, enfin, c’en est définitivement terminé du stress et de l’angoisse ! Ou peut-être pas. Peut-être que deux heures plus tard, votre nouvelle copine vous chuchotera : « hey, ta braguette… ». Elle n’a même pas besoin de terminer sa phrase, vous avez tout de suite compris ! Grand Dieu, combien de personnes vous ont vu la braguette ouverte ? Vous irez au lit en cogitant sur la question. C’est la première chose à laquelle vous penserez en vous levant. Vous vérifierez votre braguette toutes les cinq minutes, le moindre sourire de vos collègues ou amis vous rendra parano.

C’est incroyable, combien notre honte est disproportionnée lorsqu’il s’agit de notre anus ou de nos organes génitaux. Essayez d’orienter la conversation vers l’inflammation du prépuce de votre ami, la taille des lèvres de votre femme, les poils pubiens sous votre lit, ou, bien évidemment, la couleur et la consistance de votre dernier étron. Essayez, vous verrez qu’il est impossible de le faire sans, soit tourner autour du pot, soit en parler avec des termes complexes et médicaux, soit comme si vous expliquiez quelque chose à un enfant. Nous n’avons pas de problème à parler sérieusement des bombes qui tombent ou des cadavres d’enfants sur le pavé, mais nous sommes dégoutés lorsque quelqu’un parle de la merde qui tombe dans les chiottes ou de la diarrhée liquide éparpillée sur le pavé.

Secret, dogmatisme et tabous donnent à la défécation une connotation religieuse. Comme une confession solitaire. Personne ne vous regarde dans les toilettes, mais vous vous sentez tout aussi inconfortable, et en ressortez avec cette même impression de vous être libéré, soulagé, de quelque chose d’inconvenant, d’indigne. Vous avez besoin d’un lieu unique et sacré pour le faire. Cette pièce doit être équipée de tout un attirail complexe. Vous obéissez à tout un rituel particulier et codifié. Vous vous sentez plus léger lorsque vous quittez le lieu. Vous n’en parlez jamais après coup, ce qui se passe dans le cacafessoir restera dans le cacafessoir.

Maintenant que nous avons compris que la merde est culpabilité et que la défécation est confession, intéressons-nous à ces toilettes modernes si compliquées, sans lesquelles nous ne pourrions, à priori, pas déféquer.

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Fecophernalia

Voici une courte liste de toutes les industries nécessaires au chier civilisé :

  • Industrie du bâtiment, qui impose ses standards de la salle de bain « classique »
  • Industrie de la céramique pour le trône, les carreaux et l’évier.
  • Industries du métal, plastique et bois, pour les tuyaux, canalisations, cuves, boîtes, cintres, portes, loquets, étagères, tiroirs, et tout le packaging qui va avec.
  • Industrie du papier, pour encore plus de packaging, et pour, bien évidemment, le papier toilette (et ce tube en carton au milieu)
  • Industrie du verre pour les fenêtres, miroirs, lampes, ampoules
  • Industrie chimique pour les produits nettoyants, désinfectants et désodorisants
  • Industrie textile pour les serviettes, rideaux et tapis
  • Plomberie et industrie de l’eau, pour que vous puissiez vidanger n’importe quelle saleté vidangeable que vous produisez
  • Industrie électrique pour que vous n’ayez pas à chier dans le noir et vous sentir encore plus inconfortable que vous ne l’êtes déjà.

Et ce ne sont là que les rudiments !

Si vous êtes un progressiste, vous aurez envie d’installer des toilettes hypermodernes qui lavent et essuient automatiquement votre derrière. Vous pourrez choisir la température de l’eau avec un simple bouton, faire analyser votre urine et selles pour recevoir un bulletin de suggestions quant à votre alimentation. Des haut-parleurs intégrés vous proposeront une musique adaptée au moment et à votre envie.

Rarement les gens remettent en question l’idée de déféquer dans une cuvette en céramique remplie d’eau potable, ou l’idée de s’essuyer les fesses avec un bout de papier moelleux, coloré et parfumé, ou encore l’idée de faire disparaitre sa merde avec encore plus d’eau potable. Et même s’ils le font, ils ne savent pas vraiment comment ils pourraient y changer quoi que ce soit. Le système est en place, il n’y aurait donc rien à y faire. Réellement ? S’il y a quelque chose que je sais, c’est que la plupart a  besoin d’une motivation externe pour se bouger, et l’argent reste un moteur universel.

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Féconomie

Chier n’est en rien bon marché !

Les dépenses totales pour ce que vous êtes conditionnés à posséder pour chier sont gigantesques. Faites la somme de tous les coûts et divisez là par le nombre de personne vivant dans le même foyer, sur une période de disons 20 ans, et vous verrez que, même en chiant modestement, chaque défécation vous coûte au moins 50 centimes !

Mais ça n’est pas tout ! Une étude de 2010 estimait la valeur marchande des urines et fèces humaines, lorsque utilisées comme fertilisants, à 10$ par personne et par an. Ces fertilisants, appliqués à une production de maïs, permettraient des gains d’une valeur de 50$. Quelle est la population de votre pays ? Combien de millions de dollars jetez-vous par les fenêtres tous les ans ?

L’un des aspects les plus choquants des toilettes modernes est la quantité d’eau potable gaspillée. Vous pourriez presque remplir une baignoire par jour avec l’eau de votre chasse d’eau. Dans une ville d’un million de personnes, ce sont trente piscines olympiques qui partent à la chasse tous les jours.

Ajoutons à cela les coûts médicaux qui résultent, directement ou indirectement, d’un mode de défécation contre-nature. Il est difficile d’estimer précisément ces coûts, mais s’asseoir sur un trône au lieu de s’accroupir pour déféquer peut avoir des conséquences néfastes très variées : mauvaise digestion, constipation, cancer du côlon, hémorroïdes, pression artérielle défaillante, problèmes de prostate, complications à l’accouchement, appendicite, déformation des muscles pelviens et abdominaux, diverticulose, incontinence, manque de flexibilité, et la liste est sans fin. D’après mes propres estimations, on gaspille approximativement 600$ par personne et par an simplement parce que nous chions et pissons de la manière la plus acceptée socialement.

On s’est laissé persuader qu’il était nécessaire d’acheter ces choses qui au final nous font gaspiller notre temps et notre argent, gaspillent nos fèces et notre urine, gaspillent de l’eau, gaspillent du papier et donc des arbres, empoisonnent l’environnement, nuisent aux communautés, et détruisent notre santé.

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Maintenant, chions correctement !

Commençons par l’aspect corporel. Je vais être le plus direct possible : quand vous vous asseyez pour déféquer, vous ne respectez pas votre corps, vous l’abîmez ! Vous devez donc vous accroupir.

Voilà ce qui se passe lorsque vous vous accroupissez :

  • le rectum se déplie
  • le muscle qui retient la merde se détend
  • le muscle au bout du petit intestin se ferme
  • vos cuisses offrent un support à votre estomac (pas besoin de pousser !)

Quand vous vous asseyez :

  • le rectum reste plié
  • le muscle qui retient la merde crée une obstruction
  • le muscle au bout du petit intestin reste ouvert
  • l’estomac est lâche

C’est pourquoi  vous devez faire tant d’efforts pour pousser l’étron vers l’extérieur. Vous savez, ce « gnnnnnnn !! » vocal qui vient en poussant le caca depuis le rectum ? Si vous chiez en position accroupie, cette tension n’a pas lieu d’être, nul besoin de grogner, retenir sa respiration ou pousser de toutes ses forces.

« A la télé, la pub nous dit que 8 personnes sur 10 souffrent d’hémorroïdes. Est-ce que ça signifie que les 2 restantes savent les apprécier ? » Auteur inconnu

Un paysan croate résumait la fécologie en quelques mots : « vous savez quel est votre problème, vous peuple civilisé ? Vous chiez uniquement avec votre cul, il faut chier avec tout le corps ! » Une grande partie de la population mondiale n’a pas besoin de lire cet article, elle défèque encore naturellement, s’accroupissant, et cagant donc avec le corps entier.

Puis il y a ces quelques trous-du-cul, occidentaux surculturés, aussi flexibles que des cochons vietnamiens. Certains n’arrivent presque plus à passer la porte, se retourner et poser leur énorme derrière sur la lunette des WC. En les regardant, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser « Mais comment font-ils pour s’essuyer ? Arrivent-ils seulement à l’atteindre ? A le trouver ? » Cet article n’est certainement pas pour eux ! Il est pour toutes les personnes relativement saines, suffisamment flexibles pour s’accroupir et rester quelques minutes dans la posture confortablement. Il est également et surtout pour tous ceux qui sont prêts à développer cette flexibilité, pour un jour être capable de s’accroupir confortablement, de manière détendue.

Mais, la posture corporelle est-elle réellement si importante ? Oui, la recherche montre que les maladies du colon sont pratiquement inexistantes dans les régions où les gens s’accroupissent sur les toilettes, alors même que l’alimentation varie grandement entre ces régions. Cela montre à quel point la posture corporelle au moment de la défécation est fondamentale.

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Fécologie appliquée

  1. Apprendre à s’accroupir et respirer correctement

Faites l’exercice suivant : accroupissez-vous, la plante de vos pieds à plat sur le sol, vos genoux proche de vos aisselles. Si vous sentez la gravité vous faire tomber vers l’arrière, adossez-vous contre un mur, ou alors tenez-vous sur un sol plus ou moins incliné. Inspirez profondément avec le diaphragme (abdomen) et sans aucune tension dans aucun muscle (à part la gorge). Retenez votre souffle aussi longtemps que possible. Soyez attentifs à votre intestin. Il arrive qu’une seule respiration soit suffisante pour relâcher les selles.

Alors, expirez autant d’air que possible et rentrez votre estomac. N’inspirez pas ! Retenez la respiration, les poumons à vide, aussi longtemps que cela vous est confortable.

Puis, répétez les inspires / retenues / expires / retenues

Un autre exercice respiratoire pour une meilleure évacuation est de respirer profondément avec l’abdomen, mais sans retenir le souffle, aussi lentement que possible. L’expire prolongée se termine en pressant les lèvres l’une contre l’autre, les joues détendues et gonflées, l’air s’échappant doucement entre les lèvres. Pour terminer, vous rentrez votre estomac et expirez l’air restant.

Essayez ces deux variantes et choisissez celui qui vous convient le mieux.

J’ai remarqué quelque chose après plusieurs années de pratique : un caca dur est souvent relâché pendant l’inspire, ou au tout début de l’expire, alors qu’un caca mou sera plutôt relâché au moment de la fin de l’expire. Observez comment la respiration et l’évacuation sont étroitement connectés.

Si vous faites ces exercices en position accroupie, mais en dehors des toilettes, assurez-vous que les toilettes sont libres, puisqu’il y a de grandes chances qu’après cinq ou dix respirations vous ayez très envie d’y aller. Efforcez-vous à pratiquer cet exercice à chaque fois que vous allez déféquer. Le caca viendra de lui-même, sous la simple impulsion de votre respiration, sans le moindre effort abdominal ou pelvien. Le résultat sera le même que lorsque vous pressez le tube de dentifrice correctement : vous retirez le bouchon d’un côté, et pressez le tube à l’autre extrémité. La pression est doucement transférée vers l’ouverture, et le dentifrice s’évacue en douceur.

Une évacuation assise correspond à un bouchon partiellement dévissé, et à un tube serré violemment, avec mauvaise distribution de la pression. Le dentifrice s’écoule difficilement sous le bouchon, pendant que la pression déforme le tube. Des fissures se forment, et le dentifrice commence à fuir.

  1. Apprendre à s’accroupir sur des toilettes modernes

Une fois que vous maîtrisez l’accroupi au sol, vous pouvez désormais essayer de vous accroupir sur des toilettes. Comme le trône s’est désormais imposé à peu près partout, c’est la solution la plus universelle.

D’abord, appuyez fermement sur les toilettes avec vos deux mains, pour simplement vous assurer que le trône est solidement fixé au sol ou au mur. Sans quoi, il pourrait se briser ou se renverser. Considérez également la résistance de la lunette, et décidez si vous pouvez monter dessus ou s’il convient de la relever.

A partir de là, il va vous falloir un peu de pratique et développer certaines compétences. Pour apprendre à monter sur le trône, vous allez pouvoir vous aider en prenant appui avec la main posée sur l’évier, la machine à laver, la baignoire. Apportez une chaise si nécessaire.

Voilà le meilleur mouvement pour monter sur les toilettes tout en répartissant au mieux le poids sur la cuvette : asseyez-vous sur le trône, posez votre main droite juste sous vos hanches. Levez légèrement vos fesses tout en gardant votre main posée sur le bord de la cuvette. Levez votre pied gauche, et posez le délicatement à l’avant du trône, côté gauche. Transférez le poids de votre corps sur ces deux nouveaux appuis. Amenez maintenant le pied droit sur la cuvette, transférez le poids de votre corps sur vos deux pieds.

Oh, et avant tout ça, n’oubliez pas de baisser votre pantalon ! (ndt : encore plus simple en retirant le pantalon et la culotte)

  1. Acheter ou fabriquer l’équipement qui facilitera l’accroupi sur les toilettes

Si vous n’êtes pas encore capable de vous accroupir sur les toilettes, vous pouvez les équiper de quelques outils. Vous pouvez trouver sur internet de nombreuses inventions rendant l’accroupi sur le trône plus confortable : marchepied équipé de poignées, support semi-circulaire embrassant les toilettes et élargissant la surface d’appui, etc…

Dans le cas d’affection sérieuse ou blessures vous empêchant de vous accroupir, n’hésitez pas à en parler avec votre médecin ou kiné. Vous trouverez peut-être une manière de contourner le problème.

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Expériences personnelles

Je m’accroupis sur les toilettes depuis 1992. Je ne m’assois dessus que si le trône me parait trop fragile pour l’accroupi. Je vais aux toilettes tous les jours, je vide l’intestin entièrement, je fais ça rapidement. Je n’ai pas été constipé durant toutes ces années.

En adoptant cette habitude, j’ai fait un investissement quant à ma santé qui paraissait tout petit, mais 20 ans plus tard, je vois combien les bénéfices sont grands et tangibles. Quand les gens me demandent si je suis sûr de ce que je raconte, je réponds «  on en reparle dans 20 ans, à ce moment-là j’en serai vraiment certain ! »

Pour une bonne santé des intestins, et donc pour une bonne santé de tout le corps, il est bénéfique, en plus d’une défécation accroupie, d’adopter une alimentation appropriée (suffisamment de fibres, moins d’aliments raffinés, etc…), des jeunes occasionnels, une bonne eau potable, un bon air, réduire les mauvaises habitudes (fumer, boire, grignoter, etc…), pratiquer un exercice physique régulier, se reposer… Chaque petit geste participe à l’amélioration ou à la détérioration du corps et du bien-être.

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Quelques habitudes utiles.

Je vais aborder quelques idées en lien direct  avec la défécation. Il se peut que vous les trouviez radicales, mais n’oubliez pas que le seul vrai problème est notre conditionnement culturel et tous les préjugés avec lesquels on a pu nous bourrer le crâne. Ainsi que notre fainéantise.

Après la défécation, il vaut mieux se laver l’anus avec de l’eau froide (ou tiède) que de s’essuyer avec du papier. En plus des bénéfices en termes de santé, il y a également des avantages hygiéniques et écologiques à cela. Dans un pré ou dans les bois, vous pouvez vous essuyer avec quelques herbes sèches, des feuilles fraîches ou sèches, de la mousse, de l’écorce, etc…

Les hommes devraient essayer d’uriner en position accroupie le plus souvent possible (ou tout du moins en étant assis). De plus, les femmes de ménage apprécieront, puisqu’elles n’auront plus à nettoyer les gouttes d’urine autour du trône.

Après un conséquent repas, c’est une bonne chose de s’allonger 10 ou 15 minutes sur votre côté gauche, ou de faire une petite promenade. Il est bon de se remuer le corps plusieurs fois par semaine, danser, jouer à des jeux, faire du sport où l’on saute. Si vous marchez régulièrement, ajoutez à vos promenades quelques foulées de course ou quelques sauts.

Je vis à côté d’une forêt, et mes toilettes sont très simples, mais fonctionnelles. Je m’accroupi sur deux planches au-dessus d’un sceau. Je couvre le sceau avec un couvercle. Je collecte uniquement mes selles dans le sceau, l’urine s’écoule dans un fut, où je la dilue pour en faire un fertilisant pour les plantes du jardin. Quand le sceau est plein, je le vide dans le tas de compost. Je m’assure que le processus de compostage aille jusqu’à son terme en le laissant se reposer une année entière, mélangé à d’autres déchets organiques. J’utilise l’humus final comme fertilisant.

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Comment survivre dans la nature, sans papier toilette

Ne pas utiliser de papier toilette ne signifie pas renoncer. De fait, n’utiliser exclusivement que du papier toilette appauvrit l’esprit humain et atténue la créativité. Pour vivre une vie abondante, vous n’avez pas besoin de toilettes dorées et de papier soyeux. Tout ce dont vous avez besoin est d’un esprit d’aventure, un peu de courage et de disponibilité à embrasser la diversité. Voici quelques-uns de mes favoris : (vieilles fringues, feuilles et barbe de maïs, poignée d’herbe, buissons, etc…)

Je sais que les gens ne changent pas si facilement. Le papier toilette restera la seule option pour la majorité des Occidentaux dans une civilisation sans la moindre imagination élémentaire, dans une civilisation qui utilise la vie pour essuyer ses excréments, et qui en tirant la chasse envoie ce mélange dans les veines de Mère Nature.

Le papier toilette est le symbole d’une civilisation qui a troqué la joie réelle contre le confort apparent, l’authenticité véritable contre la répétition conventionnelle, la simplicité faunesque contre la débauche dionysiaque. Tout comme lorsque nous déféquons, nous ne donnons plus aucune importance à aucun de nos actes. Mais si vous prenez le temps de contempler et considérer cette simple action, si vous devenez pleinement conscients de ce que vous faîtes, vous en ressentirez les effets dans toutes les sphères de votre vie, que ce soit la santé, l’écologie, la créativité ou encore les relations sociales. Et plus important : ça deviendra marrant !

Il me semble qu’on devrait d’abord apprendre aux enfants à apprécier les choses, à jouir de la vie, et seulement après, à écrire, compter et travailler. Sans cette capacité à jouir et apprécier la vie, il devient difficile de comprendre la différence entre abondance et pauvreté, et il devient difficile de savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais. Pire que tout, si vous ne savez pas apprécier, vous n’essayerez pas de faire le moindre effort.

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Porto

Un an après Lisbonne, c’est Porto qui a fait le choix de retirer ses chaussures, avec l’envie de croquer à pleines dents les jeux de la vie les plus crus, les plus exaltants, les plus sauvages.

Faisant fi des qu’en-dira-t-on, il s’est alors agi de se réapproprier l’espace public et d’y affirmer son corps, joyeusement et fièrement. Il s’est agi de reconquérir l’aventure, les sensations, l’instinct, l’autonomie, le plaisir, l’efficience, la précision, la fluidité, l’harmonie, le bien-être, aussi bien physique qu’intérieur. Se déconditionner et oser embrasser un nouveau paradigme, un nouvel imaginaire. Oser la découverte de son soi le plus authentique, le plus honnête. Oser également la reconnexion physique (et peut-être philosophique) au monde vrai et réel. Initier une prise de conscience aussi bien de sa fragilité et de ses limites, que de son plein potentiel. Développer une perception plus globale, holistique, subtile, sensorielle, sensée, de la créature humaine.

Et tout ça grâce au soutien logistique et enthousiaste des va-nu-pieds Rui, Antonio-Pedro, David et João. L’événement était entièrement gratuit, offert par les organisateurs aux sympathiques participants, ça va de soi mais ça va mieux en le disant. Parce que le bien-être, la santé et la connaissance de soi n’ont rien à voir avec le fric.

Publié dans Barefoot, courir pieds nus | 5 commentaires

Tom Sawyer et la chaise

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En 2014 j’avais déjà évoqué, par ici, Tom Sawyer, l’archétype du jeune garçon aux pieds nus, incarnant l’insouciance, l’aventure, et les joies de l’enfance dans une Amérique rurale à l’aube de grandes transformations. Riant volontiers de la civilisation, de la chaussure, de l’école et du monde adulte, Tom Sawyer est un héros du XIXème siècle jouissant d’un corps joyeux et fonctionnel, et qui, à l’heure actuelle, mérite amplement qu’on s’intéresse à lui.

Depuis lors, l’idée de courir un semi-marathon dans les habits de ce joyeux personnage ne m’avait plus quitté, et voilà donc chose faite. Je suis très content du résultat, tout le monde a reconnu le déguisement, j’ai provoqué un nombre incalculable de réactions tout au long de la course,  accepté plusieurs dizaines de « selfies » (arg !) après la ligne d’arrivée, et ai même eu le droit à quelques bises, la grande classe. Tarzan, Tom Sawyer, ma galerie de personnages commence à s’étoffer.
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J’ai couru les 21 km avec mon ami va-nu-pied AP Santos, qui s’est mis à cette saine pratique en 2014 après avoir bu une bière avec Tarzan. AP, en plus d’être un grand ami, est donc celui qu’on peut qualifier de « first follower », celui grâce à qui je ne suis plus un freak solitaire et frappé du ciboulot. AP est celui qui, en s’affichant à mes côtés, transforme ma prestation ridicule en un discours digne d’intérêt, car lui donnant du crédit et de la légitimité (d’autant plus qu’il est déjà une figure médiatique dans le petit monde de la course à pied).

Il nous reste alors à trouver et valoriser notre « second follower », le troisième homme (ou femme !) qui nous permettra de devenir un groupe, vu et perçu comme tel, et l’effet boule de neige pourra enfin se mettre en place, le mouvement pourra enfin prendre forme. Nous deviendrons alors suffisamment nombreux et visibles pour proposer au monde chaussé un nouvel imaginaire, un nouveau paradigme, une nouvelle histoire, et peu à peu, cette civilisation de la chaussure, déconnectée de son  corps et de son environnement, osera s’affranchir de ses prisons dorées et goûter aux fruits sucrés de la liberté. N’ayons pas peur de rêver, ça ne coûte pas un centime (contrairement aux chaussures).

quelques règles de base pour créer un mouvement

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Sans transition aucune.
Suite à la publication de mon précédent article sur resilience.org, le quotidien de l’écologie Reporterre m’a proposé de rédiger une tribune sur la question « pourquoi se passer de chaise ? ». J’étais un peu déçu de ne pas pouvoir parler de la chaussure, mais ils venaient de publier un article sur le sujet et ne souhaitaient pas se répéter. Concernant la chaise, j’apporte quelques éléments nouveaux, mais il y a surtout la satisfaction d’être publié par un site grand public, « populaire », dans le beau sens du terme. Les exigences étaient : un texte en moins de 6000 caractères, en restant « très pédagogique ». Dur.

Je copie-colle ici le texte de l’article original (visible là avec des photos en couleurs) :

Reporterre : « C’est un des articles les plus étonnants qu’on ait publié. Lisez-le, il va modifier votre vision du monde – ou en tout cas, l’interpeller. »

Pour bien des raisons, il apparaît passionnant et pertinent de reconsidérer notre rapport à la chaise. Complications médicales pour l’utilisateur devenu « sédentaire » (mot qui, en 1662, signifiait : « dépendant de la position assise ») et impact écologique du produit de consommation de masse sont les deux aspects qui nous intéresseront le plus. Mais, commençons avant toute chose par un constat simple et trivial : l’être humain n’a aucunement besoin de chaise pour se reposer, manger, lire, travailler, déféquer, etc. En effet, dans la majorité des sociétés encore non occidentalisées, la station de repos qui s’impose avec évidence reste bel et bien l’accroupi. Cette posture nous est offerte à tous par Mère-Nature, et les enfants du monde entier l’adoptent instinctivement dès leurs premiers pas.

Dans l’histoire du monde occidental, la chaise est d’abord utilisée non pas pour son aspect pratique, mais pour sa valeur symbolique, permettant d’affirmer la haute autorité de celui qui s’y assoit (l’exemple du trône). Même dans les foyers les plus aisés, il faudra attendre le XVIe siècle pour que l’usage de la chaise se généralise. Par conséquent, cette « société assise » à laquelle nous sommes aujourd’hui habitués est en fait un phénomène qui aurait tout au plus 200 ans.

On peut également suggérer que cette même chaise, fruit de la main habile et de l’esprit créateur de l’homme, nous aura permis de nous élever, de nous distancier du sol, et donc d’entrer de plain-pied dans les hautes sphères de la modernité, en réaction ou en opposition à la posture accroupie, tellement terre-à-terre, tellement instinctive, tellement naturelle, et par conséquent tellement sauvage. C’est cette histoire que semble nous raconter la page Wikipédia dédiée à l’accroupi (consultée le 6 avril 2017), puisque qu’elle laisse entendre que seuls les singes sauraient être à l’aise dans cette position. L’accroupi serait animal quand le trône serait lui civilisé.

Nous avons perdu notre autonomie et sommes devenus dépendants de l’objet que nous avons créé (et acheté), puisqu’une grande partie des adultes occidentaux ne sait plus vivre sans chaise ou fauteuil, car ne sait plus s’accroupir. Pas pour des raisons génétiques, puisque tous les peuples possèdent à la naissance cette faculté, mais parce que dans un monde pensé et organisé autour de la chaise, nous avons oublié de pratiquer cette posture et avons peu à peu perdu notre souplesse naturelle (principalement dans la zone entourant le bassin). Notre corps est donc dépendant d’un produit de consommation pour pouvoir vivre confortablement au quotidien, et ce qui est vrai pour la chaise l’est également pour la chaussure, la voiture, le chauffage centralisé, le smartphone, etc.

Les bénéfices de l’accroupi sont nombreux. Dit autrement, la perte de souplesse permettant cette faculté naturelle peut favoriser l’émergence de nombreuses complications : difficultés à accoucher, hémorroïdes, cancer du côlon, constipation, appendicite, prostatite, douleurs lombaires, etc. la liste est longue. Le trône, si moderne, placé dans les toilettes pour la défécation ne permet malheureusement pas un travail optimal des organes participant à la bonne expulsion des excréments.

On peut noter également que la position en tailleur, et tous ses dérivés (lotus, semi-lotus, etc.), ainsi que le seiza, même s’ils sont peut-être moins instinctifs et déjà plus le fruit de codes culturels, permettent également une assise autonome, confortable et saine pendant plusieurs heures.

La chaise, le fauteuil, le canapé, le pouf sont aujourd’hui des produits de consommation de masse, complexes et hautement transformés, issus d’un système ultramondialisé. Faits de bois, de colles, de plastiques, de pétrole, de textiles et cuirs naturels ou synthétiques, de composés perfluorés, d’ignifuges bromés, et autres matériaux ou produits issus du monde entier, ces produits sont assemblés en Chine ou en Pologne puis acheminés jusqu’au consommateur final. On peut donc affirmer que la simple chaise a, sur notre environnement tout comme sur notre santé, un impact qui n’a plus rien de négligeable.

Rien n’est perdu pour autant. Nous sommes tous en mesure, à l’aide de quelques exercices simples, et d’un peu de patience, de retrouver notre station de repos naturelle qu’est l’accroupi, de bénéficier de tous les bienfaits de cette posture et, par la même occasion, de ne plus être dépendants de la chaise, donc de reconquérir notre autonomie.

Après trois ans d’éveil, d’assouplissements et de découverte, je suis moi-même désormais capable de me reposer dans cette posture (même si elle n’est pas encore parfaite), posture qui me procure une grande sensation de bien-être dans le bas du dos. À l’arrêt de bus, je m’amuse à observer les réactions des passants qui ne comprennent pas toujours ce que suis en train de faire. Depuis que j’ai la souplesse suffisante, je ne m’assois plus sur le siège des toilettes, mais pose mes deux pieds sur la faïence, pour une expulsion plus naturelle de mes selles.

Enfin, on pourrait imaginer l’école comme un système éducatif permettant aux enfants de conserver et d’affirmer cette autonomie physique innée et naturelle, car comme le suggérait l’ethnologue français Marcel Mauss en 1934 : « Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c’est une absurdité et une infériorité de nos races, civilisations, sociétés. (…) La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée. »

Parents d’élèves Tagbanua coupant l’herbe de la cour de l’école, Philippines © Camille Oger / lemanger.fr

Les plus chouettes commentaires en réaction à l’article :

« … ou comment se rebeller par l’envers du décor… »

« comment peut-on aller bien dans un monde qui est malade ? »

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Le corps autonome et fonctionnel

l’article a été publié en anglais sur resilience.org

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Le corps autonome et fonctionnel, et quelques considérations qui en découlent concernant l’outil en général.

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Lorsqu’on regarde les critiques faites au monde moderne depuis les années 1970, ainsi que les solutions proposées pour répondre aux crises globales en cours et à venir, on tombe immanquablement sur la question de l’autonomie. Autonomie énergétique et alimentaire, mais aussi médicale, financière, etc… L’éventuelle résilience des sociétés face aux grandes transformations qui s’annoncent ne serait possible qu’à travers des systèmes moins dépendants d’une organisation globalisée, moins dépendants de super-outils ultra-complexes, moins dépendants de la super-énergie fossile, ou moins dépendants de multinationales et corporations protégeant jalousement leurs connaissances. Pour vivre bien demain, il s’agirait de se réapproprier des compétences et des savoirs essentiels : se nourrir, se guérir, construire son habitat, etc, tout ça à des échelles plus locales.

La perte d’autonomie des sociétés et des individus, devenus dépendants d’un système destructeur, tant pour la planète que pour le groupe ou l’individu lui-même. Certes.

Mais on peut proposer une lecture similaire des choses à un niveau autrement plus élémentaire : l’homme moderne dans sa majorité a perdu son autonomie physique, jusque dans sa locomotion et dans son repos.  Tout comme l’économie mondiale est accro au pétrole, l’homme moderne est drogué à la chaussure et au fauteuil (d’ailleurs tous deux désormais issus du pétrole, le piège est Total), puisqu’il n’est plus capable de vivre sans. Tentez l’expérience vous-même pendant 24 heures, et vous comprendrez mieux. Cette addiction a pour effet, d’une part, la production et la consommation infinie de produits hautement transformés et mondialisés (le notable exemple de la paire de reunning), ainsi que, d’autre part, l’apparition de dysfonctionnements physiques et autres complications médicales pour l’individu.

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[1] La locomotion autonome

« La pire chose qui soit arrivée au pied est la chaussure, ou peut-être la deuxième, après le goudron. Ces deux produits de la civilisation urbaine ont finalement vaincu le pied humain, lui qui, dans son état primitif, avait traversé les continents, joué des jeux sauvages et dansé sans relâche des jours durant » – George Sheehan, coureur, 1918 – 1993

En retirant mes souliers il y a de ça bientôt quatre ans, j’ai dû faire face à un saisissant constat : j’étais physiquement dépendant de ce simple accessoire pour me déplacer. Courir plus de 5 minutes sur du goudron, même lisse, était douloureux. Marcher, progresser, sur des chemins pierreux, donc naturels, était simplement inimaginable. Mieux, après quelques mois de découverte, je prenais conscience que mon comportement, mon mouvement, mon attitude, ma technique de marche et de course, avaient été pendant toutes ces années particulièrement violents et destructeurs pour moi-même, d’où des blessures à répétitions, desquelles découlaient une fatigue psychologique. Sans protection aux pieds, sentir simultanément mon corps et mon environnement m’oblige à rechercher une relation respectueuse des deux. En quatre ans de découverte, j’ai développé une certaine fluidité et précision dans mon mouvement, une plus grande sagesse et précaution dans mon comportement, (et, accessoirement, des meilleurs chronos sur semi-marathon), et ai pu jouir de tous les bénéfices qui vont avec, notamment en termes de bien-être et de santé.

Maurice nous enseignant la technique de course naturelle, instinctive, saine et efficiente :
posture détendue, grand sourire, tronc vertical,
et genou plié avant le contact du pied avec le sol

Mais je comprends que mon sevrage n’est pas terminé : mes pieds ne sont toujours pas pleinement fonctionnels, je n’ai pas encore la capacité d’épouser toutes les aspérités du sol ou d’enchaîner plusieurs journées de randonnées. Pour ça, je compte qu’il me faudra encore une dizaine d’années. L’adulte en transition est particulièrement lent dans son cheminement vers l’autonomie, et rien ne peut accélérer le processus.

ma course après prise de conscience et correction

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[2] Le repos autonome

« Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c’est une absurdité et une inféri­orité de nos races, civilisations, sociétés. (…) La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée. » Marcel Mauss, anthropologue – 1934

Rapidement, j’ai été amené à faire quant à mon assise le même constat que pour ma locomotion : en l’absence de chaise, pas de confort possible. L’assise en tailleur m’était douloureuse en moins de cinq minutes, et l’accroupi simplement impossible à mettre en place. J’étais donc dépendant d’un produit manufacturé pour le simple fait de me reposer. Vertigineuse prise de conscience. L’accroupi est pourtant la station de repos la plus naturelle qui soit, celle qui nous est offerte par Mère Nature. Tous les jeunes enfants la pratiquent instinctivement, et on la retrouve chez les adultes aux quatre coins de la planète, là où la chaise ne s’est pas encore imposée culturellement. Les bénéfices de cette posture sont nombreux. Dit autrement, la perte de cette faculté naturelle peut entraîner de nombreuses complications : difficultés à accoucher, hémorroïdes, cancer du colon, constipation,  douleurs lombaires, la liste est longue. Le tailleur, et tous ses dérivés (lotus, semi-lotus, posture du sage, etc), même s’ils sont peut-être moins instinctifs et déjà plus le fruit de codes culturels, permettent également une assise autonome, confortable et saine pendant plusieurs heures.

Depuis trois ans déjà, je me soumets à une discipline quotidienne pour développer la flexibilité nécessaire à ces deux postures. Les progrès sont là, j’arrive déjà à tenir un lotus pendant quelques secondes, mais il devrait me falloir encore une petite décennie avant d’arriver à une vraie sensation de repos dans chacune de ces positions. Tout comme pour la marche, la transition vers un repos autonome, libéré de toute béquille, est lente et fastidieuse.

Mon accroupi après deux ans et demi de travail.
Notez mes fesses encore bien loin de mes chevilles.squat-moi.

mon objectif à disons long / très long terme :liam_smallsquat2

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[3] L’école

Difficile alors de ne pas voir dans l’école une machine à transformer l’enfant en futur consommateur, car devenu dépendant de la chaise (le banc d’école) et de la chaussure (code vestimentaire obligatoire). Mais aussi du chauffage et de la doudoune, de la médecine moderne, et virtuellement, de la viande et du produit laitier industriels (on m’a fait croire que c’était vital). Cette lecture des choses peut faire sourire, mais Microsoft a bien compris le principe et tente aujourd’hui de s’imposer dans les collèges français pour créer des générations de futurs adultes dépendants des systèmes informatiques et donc nécessairement consommateurs des produits proposés par la firme.

On pourrait imaginer au contraire un système éducatif accompagnant les enfants à devenir des individus autonomes et maîtres de leurs corps et de leurs têtes, tous deux pleinement fonctionnels.

« C’est un grand mystère, notre comportement avec les enfants. Ils viennent au monde équipés de tout ce dont ils ont besoin pour construire une vie heureuse et complète, et nous ignorons cet équipement et essayons de le substituer par un autre, de notre propre fabrication. Nous avons construit de faux standards et le résultat se moque de nous. Soyons donc en contact avec le sol nu, avec nos pieds nus et sentons la vie depuis la base. » Angelo Patri, directeur d’école – New York, 1932

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[4] L’outil et le problème

Le problème n’est pas tant l’outil que son usage immodéré.

Une (bonne) chaussure n’affaiblit pas le pied ni n’altère le comportement de l’individu. C’est uniquement l’absence prolongée d’expérience déchaussée qui provoque ces dommages et ces pertes. De même, la chaise n’est pas directement responsable de notre incapacité à se reposer sans béquille. C’est l’absence prolongée d’accroupi qui fait perdre à l’individu sa possibilité à jouir de cette saine station de repos. Une fois qu’on a compris ce mécanisme, on peut ensuite appliquer la même grille de lecture à tous nos outils plus ou moins modernes, de la partition pour la musique (permettant l’écriture et la transmission d’œuvres complexes, mais n’invitant pas à développer ni l’oreille, ni l’improvisation, ni le par cœur, ni la transmission orale, ni la cohésion de groupe, etc) jusqu’au gps pour la navigation en banlieue parisienne (permettant, parfois, un trajet plus simple et plus rapide, mais n’invitant pas à développer ni le sens de l’orientation, ni la lecture des cartes, ni l’interaction sociale…).

Il ne s’agit donc pas de refuser l’outil, mais de poser un regard critique sur celui-ci. Considérer les mauvaises habitudes qu’il nous autorise à prendre, ainsi que les compétences qu’il nous invite à abandonner. Prendre conscience de l’autonomie qu’il nous fait perdre, de la dépendance vers laquelle il nous oriente (et, comme à chaque fois, de son impact sur la planète). Suite à quoi, on est alors en mesure d’encadrer l’utilisation que nous souhaitons faire de l’outil, en y posant des limites, des seuils à ne pas dépasser. De manière individuelle et/ou politique.

Cette approche est-elle valable pour toutes les innovations techniques et scientifiques ? Peut-être pas, il existerait éventuellement une famille bien particulière d’outils à rejeter de manière radicale, simplement parce qu’ils sont par essence hautement nocifs et destructeurs. Difficile alors de trouver un consensus quant aux outils à ranger dans cette catégorie, chacun faisant une lecture différente des dangers potentiels qu’ils représentent.

Un autre problème apparaît lorsqu’un outil est adopté par la majorité d’une population (de manière spontanée, ou, dans la grande majorité des cas, à grand renfort de pub et de propagande). L’ensemble du système se réorganise alors sur la base de ce nouvel outil, au risque de le rendre obligatoire, et de marginaliser ceux qui le refusent, mais également ceux qui n’ont pas les moyens d’y accéder. Peut-on encore survivre socialement sans smartphone ni whatsapp. Peut-on obtenir un crédit auprès du banquier sans chaussures (et peut-on vivre sans crédit ?). Peut-on recevoir des amis à la maison sans chaises à leur proposer.  Bien souvent, l’outil finit par s’imposer à nous, quand bien même nous n’en avons aucune réelle envie ni aucun vrai besoin.

« Car, passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. (…) J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » Ivan Illich, La Convivialité – 1973

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Milfontes

L’idée a été de faire une promenade sans protection aux pieds, dans le but de redécouvrir des sensations oubliées : les différentes textures du sol (sable, granit, herbes, graviers, terre, …), les températures, le vent, le soleil, l’eau….

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15 adultes civilisés et 8 enfants pleins de spontanéité, pour un total de 6 nationalités différentes, ainsi que 4 chiens, se sont retrouvés dimanche matin pour retirer leurs chaussures (sauf les chiens) et faire une petite boucle le long de la côte. Ce choix de notre part nous a obligé à prendre conscience de notre corps de manière plus complète, à découvrir notre fragilité et nos sensations, à prendre en compte notre environnement. Les difficultés du terrain nous ont obligé à avancer avec précaution, à modifier notre comportement, à rechercher la fluidité et la précision. Nos pas se sont faits plus courts, avec un genou plus fléchi, un corps petit à petit plus détendu. Nous avons traversé une zone parsemée de verre brisé, sans accident ni drame. Sans minimiser les risques. Simplement en faisant attention. L’horaire de notre balade a été conditionné par la météo, puisqu’en pleine après-midi, les chemins sableux auraient été trop chauds pour nos petits petons atrophiés par tant d’années dans des chaussures.

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A mi-chemin nous avons partagé des gâteaux sans ceci ou sans cela, mais avec plein de bonnes choses dedans. Nous avons parlé dictature portugaise, poésie américaine, sentiers de galets coréens. Nous avons constaté que les enfants gambadaient sur les pierres en toute aisance. Nous sommes revenus par un chemin de sable plus facile, puis nous avons terminé l’aventure en plongeant les pieds dans l’eau froide de l’océan, une douceur bien méritée après les efforts fournis par ces extrémités qui n’ont pas l’habitude de travailler.

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Lisbonne

Dimanche 1er mai, 16 adultes et 2 enfants (4 et 6 ans), venus de quatre pays différents, ont fait le choix de sentir et percevoir Lisbonne sous leurs pieds.

Pieds nus dans l’herbe nous avons discuté pendant 15 minutes, on a parlé de la chaussure, du pied, de l’être humain en tant que créature fragile, sensible et sensorielle, de l’importance de ces sensations et du mécanisme de « feedback » , de posture, de technique et de comportement. Puis quelques exercices très simples nous ont aidé à mieux sentir certains points-clés, comprendre certains concepts. Enfin, tous ensemble nous avons couru 1500 mètres sur un goudron très dur et légèrement rugueux, tous très attentifs à ce que la plante de nos pieds pouvait bien nous raconter.

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Puis la discussion a continué, questions-réponses, quelques bons livres à lire, développer un regard critique sur le discours des marques et des médias, nous avons mangé des pommes et bu de l’eau. Voici la traduction de cette interview sur le blog Correr Na Cidade. Merci Filipe Gil.

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Tu as organisé une rencontre au Portugal, quel était l’objectif ?

J’ai voulu communiquer sur l’importance des exercices pieds nus pour apprendre à courir correctement, pour corriger sa technique de course. Je vois que la majorité des coureurs amateurs ne savent pas courir et souffrent de beaucoup de blessures. J’ai voulu expliquer que avant de vouloir participer à des courses, il faut apprendre à courir, et que le meilleur professeur pour cet apprentissage est le pied nu. L’idée c’est d’aider les gens à courir mieux, avec moins de blessures et avec plus de plaisir. Nous avons eu un événement très sympa, avec 18 personnes. Nous avons appris à sentir le sol avec la plante de nos pieds et grâce à cette sensation, à corriger notre technique de course.

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Il y a beaucoup de gens qui courent pieds nus au Portugal ou c’est encore confidentiel ?

Nous sommes plus de 200 personnes sur la page facebook « Correr Descalço Portugal ». Je crois que beaucoup de gens trouvent l’idée intéressante et comprennent les bénéfices de la pratique, mais n’osent pas faire le premier pas, par manque d’information, et peut-être par peur des critiques également. Ça n’est pas toujours facile de faire quelque chose que la société ne comprend pas et à laquelle elle n’encourage pas.

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C’est une manière alternative de vivre la course ?

Mon entrainement est pieds nus à 90%. Oui pour moi, c’est effectivement une philosophie de vie alternative. A chaque fois que je coure j’affirme que je veux vivre et sentir mon corps de manière complète. Je cherche une certaine liberté, je veux pouvoir dire un jour « mon corps n’est plus dépendant du plastique pour pouvoir vivre et avancer ». Mais même sans l’aspect philosophique, tous les coureurs devraient faire des exercices pieds nus deux ou trois fois par semaine, toutes les semaines, pour bien sentir la précision et la précaution nécessaires, afin de développer une technique fluide et avec moins d’impacts.

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Quels sont les bénéfices pour le coureur ?

La course sans protection nous oblige à comprendre le corps de manière complète. Pieds nus, nous comprenons que les sensations font partie de l’expérience et nous enseignent comment courir de manière plus intelligente, plus précise, plus respectueuse de notre corps. Nous apprenons à corriger notre technique, notre posture, et notre comportement également. Nous apprenons à mieux comprendre la douleur. A respecter nos limites. Nous apprenons aussi à être plus détendus, puisque les nerfs du pieds sont reliés à tout le corps. Egalement, la course pieds nus permet de développer le pied : force (muscles), flexibilité (tendons et ligaments), résistance (les 26 os du pied). Beaucoup de coureurs ont des jambes très fortes et des pieds très faibles, ce qui crée un déséquilibre et peut provoquer des blessures.

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Est-il possible de s’entraîner pieds nus et utiliser des chaussures pour les courses ? Ou bien faut-il abandonner définitivement les chaussures ?

Tout à fait, il est parfaitement possible de s’entraîner pieds nus et continuer à courir en chaussures. Scott Jurek explique très bien que « le pied nu ne doit pas souffrir d’une approche tout-ou-rien. C’est un simple outil qui permet d’améliorer l’expérience de la course, chaussée ou non » . Tout ce que nous apprenons avec le pied-nu, nous pouvons ensuite l’utiliser quand nous courons en chaussure. Scott Jurek, Mo Farah, Anton Krupicka, tous courent pieds nus plusieurs fois par semaine pour perfectionner leur technique de course

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Quels conseils donnes-tu à ceux qui souhaitent commencer ?

Commencer directement sur des sols durs, genre goudron. Pour sentir et comprendre que le sol est dur, et ainsi commencer à développer une réponse moins agressive, plus fluide et respectueuse du corps. Avoir confiance dans ses sensations. Oublier tout objectif de distance ou de vitesse, laisser le GPS à la maison. Les premiers mois, il ne s’agit pas d’entraînement, il s’agit simplement de découvrir son corps, rechercher le mouvement, sentir, jouer, s’amuser, perfectionner, se tromper, corriger, grandir. Il faut commencer par des sessions de 5 à 10 minutes maximum. Courir sur la plage est très agréable, mais le sable est trop permissif et ne nous invite pas à remettre en question notre technique.

Pour ceux qui veulent plus d’information, l’excellent livre de KB Saxton est à lire absolument, ou bien ces deux pages du même auteur : ici et

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Les termes pronateur / supinateur font-ils encore sens ?

Effectivement, la question de la pronation / supination est un problème qui est né avec la chaussure. Avec de l’expérience, le coureur sans protection va apprendre à poser le pied au sol et à retirer le pied du sol avec délicatesse, précision, sans impact ni frottement, et sans erreur de pronation ou supination. Juste un atterrissage subtil suivi d’un décollage.

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A ton avis, l’industrie de la chaussure se trompe-t-elle complètement, ou il y a encore des marques qui font les choses correctement ?

Le grand champion Gordon Pirie (Running Fast and Injury Free) explique bien que la chaussure la plus intelligente est celle qui reste la plus simple possible, sans amorti, ni drop ni soutien plantaire. Juste une protection entre le pied et le sol pour oublier les difficultés du sol (verre, cailloux…)

Pour moi, le grand problème est le discours des marques et de la télé. Elles affirment constamment que la course est un sport avec beaucoup d’impact, et que nous avons nécessairement besoin d’amorti et de technologie pour supporter ce soi-disant impact. Il nous faut changer de point de vue et affirmer le contraire : courir avec une bonne technique ne provoque aucun impact et aucune blessure dans le corps. Gordon Pirie a couru plus de 340.000 km sans aucune blessure, parce qu’il a toujours couru avec une technique parfaite. Et le meilleur outil pour arriver à cette technique parfaite, c’est le pied nu, car il sent précisément et instantanément ce que nous faisons.

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Personne n’oublie l’image de Tarzan pieds nus sur le semi-marathon de Lisbonne en 2014. Comment a évolué ta pratique de la course depuis ?

J’ai couru ce semi à peine un an après avoir commencé les exercices pieds nus. Ça a été la course la plus rapide de ma vie (1h26) et ça m’a procuré beaucoup de satisfaction. Mais j’ai aussi senti que tout ça était arrivé beaucoup trop vite, et que je ne laissais pas suffisamment de temps à mon corps et à mon esprit pour accepter et assimiler toute la sagesse de la course pieds nus. Peu à peu j’ai compris que je devais être moins pressé dans la réalisation de mes objectifs. Cela fait déjà un an et demi que je n’ai pas fait de courses, mais je continue à m’entraîner de manière intense toutes les semaines. J’ai plein d’objectifs en tête  🙂

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Lesquels ?

Après l’été, je voudrais courir la Rota Vicentina, de Porto Covo jusqu’à Sagres, en quelques jours avec un ami. Pieds nus quand ça sera possible, chaussé quand ça sera nécessaire pour mes petits pieds encore trop civilisés.

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le conditionnement : décryptage

L’année dernière à la même époque je courais un semi-marathon, les pieds nus et avec un stupide caleçon léopard. Bien que je sois arrivé 27 longues minutes après le champion, l’image était suffisamment percutante pour que j’aie le droit à une interview dans un blog spécialisé, suite à quoi je refusais à trois reprises de participer à des émissions de télévision ou de radio portugaises. Jouer le rôle de l’original pendant trois minutes sur un plateau du genre Laurent Ruquier et essuyer des vannes sans avoir la moindre chance de pouvoir expliquer la pertinence et la philosophie de ma pratique ne m’intéressait pas plus que ça.

Mais la semaine dernière, la télévision est revenue frapper à ma porte avec une proposition plus intéressante : 10 minutes rien que pour ma pomme (et mes pieds), avec un entretien d’une heure trente, au calme, et un tournage chez moi dans ma province.

Il s’agit de RTP Running, je suis très critique vis-à-vis de ce programme et j’explique pourquoi plus bas, mais on m’offrait là une opportunité unique de sensibiliser une large audience à l’importance du pied-nu et de promouvoir une image « cool » de la course sans chaussure. Le pied-nu souffre d’une image catastrophique et aujourd’hui malheureusement, l’image c’est primordial. J’ai échoué dans les négociations, et dû accepter de porter le t-shirt du sponsor, fabriqué en Chine dans des conditions humaines et environnementales que je préfère ignorer, mais si le résultat final peut aider ne serait-ce qu’une ou deux personnes à ne plus se faire de blessures en pratiquant la course à pied, et à comprendre que la solution aux lésions n’est pas dans le produit manufacturé mais dans le corps et la technique, je considère que j’ai eu raison d’accepter l’invitation.

L’interview m’a un peu stressé, essayer de faire passer mes idées au cours d’une conversation cadrée au millimètre par le producteur, tout ça dans une langue qui n’est pas la mienne, pas facile. Je pense avoir réussi à placer quelques notions essentielles : courir pieds nus c’est apprendre à courir correctement, écouter son corps, corriger sa foulée, courir avec conscience et précaution, développer une vision pacifiée et harmonieuse de la pratique sportive, rechercher la précision, les sensations, le bien-être, développer une compréhension plus globale (holistique ?) du corps, de l’esprit et de l’environnement (dans le sens : ce qui « m’environne »), abandonner ses peurs, reprendre confiance en soi, etc, etc. Les quelques idées faussement dangereuses pour le système ont été écartées au montage (« je cours sans consommer », « l’équipement est un piège »), on ne peut pas trop en demander non plus, je suis déjà plus que satisfait du résultat. Pour ceux que ça intéresse, le clip est visible par là, mais je préfère avertir les punks et autres âmes un peu trop sensibles, on pénètre ici dans le monde verni et aseptisé de la communication pure et dure, attention les yeux !

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Tout ceci étant dit, voici maintenant un décryptage de ce programme à la manière d’Acrimed, qui va nous aider à mieux comprendre les ficelles utilisées avec ruse et brio par le couple « média / marques ». J’analyse ici le premier épisode de cette série, visible en cliquant sur ce lien :

http://www.rtp.pt/play/p1661/e168869/rtp-running

– Premièrement, il faut savoir que cette émission est intégralement financée par Sport Zone, le concurrent portugais de Décathlon (et très partiellement par Rexona, un produit conçu pour empêcher volontairement le bon fonctionnement de notre transpiration). Concrètement cela signifie que Sport Zone investit dans de l’espace audiovisuel, pour diffuser à niveau national une image positive de la course à pied et dans le même temps placer ses produits. Chaque épisode est diffusé quatre fois dans la semaine.

– Deuxièmement, le programme est diffusé sur la chaîne RTP Information. Le mot Information apparaît donc à l’écran pendant toute la diffusion du programme : on nous fait croire qu’on nous informe, alors que le seul objectif est de nous inonder d’images hyper-léchées de produits manufacturés associés à tout un tas de valeurs positives.

– Dans la première partie du programme, l’héroïne de tous les jours développe un argumentaire vantant tous les aspects de sa pratique sportive : « thérapie, dépassement de soi, partage, amitié, une manière d’être dans la vie, plaisir, fête, rêve », et dans le même temps les images nous montrent une femme professionnelle, épanouie, ambitieuse et dynamique. Elle court avec des Nike, et des Reebok, offertes par Sport Zone.

– Mais soudainement, son discours change de ton. Elle nous alerte sur les dangers de cette pratique : « en courant on risque de se faire des blessures, et c’est pourquoi il faut acheter des chaussures adaptées à notre type de foulée ». Il y a au moins trois grandes stratégies marketing cachées dans cette unique phrase.

1/ Il s’agit de faire perdre toute confiance en soi au téléspectateur. On vient de lui faire goûter au Nirvana mais on lui explique maintenant qu’il n’est pas capable d’y arriver tout seul, qu’il risque des blessures s’il essaye par lui-même. Heureusement, le produit manufacturé est là pour répondre à ce problème : en achetant ledit produit, je pourrai moi aussi m’approcher du 7ème ciel.

2/ Le coup de la chaussure adaptée à la foulée est un grand classique, c’est comme les capsules de café adaptées aux gauchers constipés ou les yaourts adaptés aux femmes enceintes qui font du patin à glace le samedi après-midi entre copines : on segmente autant que possible, on explique que pour chaque individu il existe une réponse personnalisée.

3/ Et enfin dernière arnaque, on nous laisse croire que le type de foulée serait quelque chose d’inscrit en nous, une tare génétique avec laquelle nous serions nés, figée, immuable, et qu’il faudrait nécessairement rectifier avec du plastique. On ne nous dira surtout pas que cette foulée on peut la travailler, l’affiner, la perfectionner, par exemple en écoutant ce que nous dit la plante de nos pieds.

Madame Tout-le-Monde ayant préparé le terrain, le téléspectateur est désormais prêt et en condition pour recevoir le coup de grâce, l’argument ultime, celui qui fonctionne à tous les coups, c’est-à-dire l’argument d’autorité, la blouse blanche, la cravate, le diplôme : dans le cas présent il s’appelle le « spécialiste », spécialiste de quoi on ne sait pas, mais spécialiste quand même. Pour nous embrouiller, le spécialiste nous assomme en quelques secondes de chiffres bidons et de mots compliqués, à la télé ça va vite et on a pas le temps de prendre de la distance avec l’information avancée, mais notre inconscient lui imprime bien sagement le message alarmiste qu’on lui envoie.

En y regardant de plus près on voit cependant que le spécialiste raconte tout et surtout n’importe quoi :

1/ Il nous assure d’abord que « à chaque foulée, le poids du coureur est multiplié par trois ». C’est faux : un coureur n’ayant jamais utilisé de chaussures ne dépasse pas les 1,9X son propre poids, KB Saxton le prouve ici. Entre un facteur 1.9 et un facteur 3, la différence de poids est multipliée par plus de deux, on est donc clairement dans le domaine de la lourde intox, à tendance anxiogène.

2/ Ensuite, le spécialiste explique que « la chaussure doit aider à réduire cet impact ». L’homme de communication a bien choisi son vocabulaire, il parle volontairement d’impact alors que le coureur, pour ne pas se blesser, doit tout simplement rechercher le contact avec le sol et éviter l’impact à tout prix. La sémantique guerrière et traumatisante pour pousser à l’achat et à la surprotection. Toujours sur la même vidéo, KB Saxton montre une courbe parfaitement sinusoïdale, c’est à dire une répartition parfaite de son poids dans le temps sans le moindre choc ou impact visible.

3/ Et enfin, les mots compliqués : « pronation, supination, test de foulée, 7% de différence, compenser avec des chaussures adaptées ». On nage en pleine mystification pseudo-médicale. Il se trouve que le coureur pieds nus se moque complètement de savoir s’il est « pronateur », « supinateur » ou « universel », le coureur pieds nus cherche tout simplement à sentir ce qui est bon pour la plante de ses pieds, et si c’est bon pour les pieds alors c’est bon pour le reste du corps. Le coureur naturel apprend naturellement à ne pas se faire mal, parce qu’il sent instantanément et précisément ce qu’il fait, à chaque pas, à chaque seconde de sa pratique.

Le programme se termine et fait place à une page de pub : Sport Zone, viagra et automobile, je n’invente rien.

Voilà ! On a donc ici 13 minutes de brillante manipulation, mais puisque ce message est répété inlassablement depuis tant d’années par l’ensemble du système (professionnels du sport compris), tout le monde finit par y croire sans jamais le remettre en question, sans même voir l’évidence : non ça n’est pas comme ça que le corps et l’esprit fonctionnent proprement. Nous sommes clairement en présence d’une méthode de conditionnement dénoncée par A. Huxley dans son roman d’anticipation « Le Meilleur des Mondes » et brillamment mise en scène par E. Orsenna dans son roman « Mali, ô Mali » 2.

Chaque fois que je cours pieds nus en compétition, beaucoup de personnes conditionnées par le discours dominant ont la même réaction-réflexe dénuée de la moindre réflexion : je suis en train de me détruire le corps (dos, genoux, tendons, colonne, cheville, on m’a mis en garde sur à peu près tout) parce que j’ai obligatoirement besoin d’amortissement sous le pied (et parallèlement de protéine animale). A ceux qui en doutaient encore : la publicité ça fonctionne, son efficacité est redoutable. Notre compréhension de la vie, du corps et de l’esprit a été intégralement façonnée par Nike. Nous comprenons et analysons le monde à travers le prisme des marques et du produit de consommation, la base de notre réflexion est le produit de consommation.

Tout ça serait rigolo et sympathique s’il n’y avait pas autant de blessures chez les pratiquants de ce sport (justement à cause de l’amorti, qui nous autorise à faire n’importe quoi, je me permets d’insister sur ce point). Tout ça serait rigolo si ça ne concernait que la course à pied mais malheureusement, si aujourd’hui nous avons complètement accepté l’idée que nous avons besoin de produits de consommation à tous les instants de notre quotidien, c’est bien que l’omniprésente publicité a opéré ce travail de conditionnement à toutes les strates (santé, beauté, alimentation, confort, transport, etc) avec le plus grand succès depuis le jour de notre naissance. Mais ça, c’est parce que nous le valons bien.

J’ai ouvert les yeux sur la chaussure, il me reste à faire le même travail pour tout le reste.

——–

1 Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes » (1932) : « nous conditionnons les masses à raffoler de tous les sports de plein air. En même temps nous faisons le nécessaire pour que tous les sports de plein air entraînent l’emploi d’appareils compliqués. De sorte qu’on consomme des articles manufacturés, aussi bien que du transport. »

2 Erik Orsenna dans « Mali, ô Mali » (2014). Dans un camp de réfugiés : « Trois fois le cordonnier répéta « malheureux », avant que la femme lui saisisse l’épaule et l’oblige à s’expliquer : « Mes enfants… Pourquoi ‘‘malheureux’’ ? » Il lui prit la main et commença par la rassurer. Pour le moment, à leur âge tendre, ses rejetons ne risquaient rien. Mais s’ils continuaient d’aller pieds nus, la corne qui se formait sur les plantes allait remonter par les jambes et risquait un jour, plus tard, de gagner le cœur (« Oh, mon Dieu », gémissait la femme), « tu imagines le cœur entouré de cette corne, comment veux-tu qu’il batte ? » – Oh, mon Dieu, oh, mon Dieu, gémit la femme, mais je n’ai rien pour payer ! – Je pratique le crédit et, pour les ennuis graves, les plus bas prix du monde. La femme bondit hors de la tente et courut chercher ses enfants. »

Mise à jour 25/10/2015 :
un joli « publireportage » sur le site lemonde.fr, présenté ici aussi comme de l’information. On retrouve ici les mêmes « éléments de langage » : « attaquer le sol avec le talon », « pronation », « supination », « analyse de foulée », « amorti » avec tous les produits adaptés, tout ça présenté par un vendeur Asics. Que du bonheur.

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Winter is coming

Si la chaussure est une imposture, alors le chauffage est un traquenard et le froid une illusion. Marcher sur des cailloux n’avait jamais été douloureux pour personne, bien au contraire, cela avait toujours été une danse, une joie, une thérapie, une évidence. J’en veux pour preuve mon petit voisin Maurice qui court plein d’allégresse sur du gravier.

Maurice

De la même manière, prendre des douches froides n’a rien de masochiste, c’est à chaque fois une fête, une célébration, une médecine douce, un acte sensé. Les mécanismes qui sont en jeu avec la chaussure et le pied sont les mêmes que ceux qui s’opèrent avec le chauffage et l’ensemble du corps humain. Il convient donc de bien les comprendre.

– par l’usage quotidien de la chaussure, le pied n’est jamais stimulé et s’affaiblit (muscles, tendons, os, circulation sanguine, etc…). L’homme devient alors prisonnier de sa propre invention puisqu’il n’est plus capable de marcher 10 mètres sans protection. De plus, l’affaiblissement de ses pieds a de lourdes répercussions sur sa santé physique et mentale, sa manière de se mouvoir, mais aussi sur sa conception du monde : le sol serait un danger dont il faudrait à tout prix se protéger. Au final, quand un énergumène court un marathon pieds nus tout le monde trouve ça incroyable ou débile alors que c’est la chose la plus évidente du monde. Ça c’est pour la chaussure, mais on le savait déjà. Qu’en est-il du froid et du chaud ?

– par l’usage systématique du chauffage central, le corps et l’esprit ne sont plus stimulés et s’encroûtent. L’homme devient frileux, son système immunitaire défaillant, sa circulation sanguine vacillante, son humeur maussade. Le cercle vicieux s’installe, le froid représente une menace, l’homme ne tolère plus la moindre baisse de température, il a besoin de plus en plus de confort à la maison et d’équipement pour sortir de chez lui.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi.

Selon la chercheuse E. Gallo, le confort thermique est une notion toute récente, apparue en Europe après la 2nde Guerre Mondiale. « C’est fondamentalement un comportement culturel » nous explique-t-elle. Les premières tentatives de chauffage central sont faites pour des serres horticoles, puis pour des couveuses à poussins, le séchage industriel, le conditionnement des vers à soie…  La production de fruits hors saison passe bien avant le confort individuel. L’idée de chauffer de manière homogène les espaces habités par les humains arrive en dernier, et les lieux ciblés apparaissent dans l’ordre suivant : bibliothèques, musées, salles d’hôpital, bureaux, puis appartements en dernier lieux. En 1937, André Missenard, polytechnicien, fabriquant de systèmes de chauffage recommande des températures entre 16 et 18°c pour les pièces à vivre, 10°c pour les chambres à coucher, et entre 14 et 18° pour les chambres des personnes malades. Le vendeur de chaleur met en garde ses clients : « pour les adultes et surtout les enfants sains, les climats artificiels doivent être utilisés avec beaucoup de circonspection car une vie trop douce est amollissante (…) et corruptrice ». Comme à chaque fois dans l’histoire du progrès, ce sont d’abord les riches et les puissants qui en veulent plus : dès le XIXème siècle les barbus de l’Assemblée Nationale exigent des t° entre 19 et 21°c. En 1934,  les immeubles de luxe sont réglés à 20°c, pour être au-dessus du « grand confort » (dixit le bureau d’étude Veritas) que représente la barre des 18°c. Il faut dire que le père Descartes dans son fameux Discours de la Méthode nous vendait le foyer chaleureux comme un lieu d’épanouissement intellectuel.

Ces températures aujourd’hui nous paraissent inacceptables. C’est bien la preuve que nos corps ne fonctionnent plus. Nous sommes devenus de bonnes grosses chochottes. En moins d’un siècle. Ce même siècle qui a ravagé la planète. En effet, si ce dysfonctionnement de nos corps a un impact direct sur notre santé, il a également un lourd impact sur l’environnement. Par exemple, le chauffage des logements et bureaux français est responsable de 15% des émissions françaises de gaz à effet de serre (notamment : méthane et CO2). Le chauffage électrique (45% des nouveaux logements) est en grande partie issu du nucléaire. Le pied faible pollueur à travers la chaussure. Le corps frileux à travers le chauffage.

On n’attrape pas froid par les pieds, que ce soit bien clair. On attrape froid par des pieds affaiblis par la chaussure. L’hiver passé, les copains de la Barefoot Runners Society ont organisé un petit concours : Lee a cumulé 485 km pieds nus à des t° négatives. Bob a couru plus d’un km à -33°c sans chaussure. Yvonne a couru 25 km en une seule fois à -11°c. Parce que c’est marrant.

yvonne

On est pas obligé de s’amuser autant que ces joyeux lurons, mais jetons un coup d’œil à l’Histoire.

En Islande en 1057, « l’hiver qui suivit fut tellement doux qu’il n’y eu aucune gelée au sol, et les hommes continuèrent à se rendre à l’église de Yule-Tide les pieds nus ».

En 1570, les chefs Irlandais sont représentés sans chaussure :

En Irlande toujours, mais en 1846, une riche fermière explique : « mettre des chaussures et ça serait ma mort assurée. Quand je sors, je ne peux pas faire 10 mètres sans avoir les pieds trempés. Mais si je marche pieds nus, mes pieds mouillés restent chauds et dès que je reviens à la maison ils sèchent devant la cheminée. On ne prend pas froid parce qu’on a les pieds mouillés, on prend froid parce qu’on reste dans des chaussures trempées. »

En 1866, un Londonien en visite à Glasgow (Ecosse) fait la remarque suivante : « C’est incroyable ! Cela fait deux heures que je regarde par ma fenêtre, je n’ai jamais vu autant de personnes pieds nus de toute ma vie ! (…) Ces femmes habillées plus que confortablement, portant mêmes des boucles d’oreilles ou des broches, mais la plupart sans chaussures »

En 1898, les Inuits Aléoutes de l’ile de de Kodiak (Alaska) sont décrits de la sorte : « ils ne portent pas de chaussure, vont toujours pieds nus, et sont entièrement nus à la maison ». Des enfants Aléoutes en 1938 :

Un Amérindien Nootka (peuple exterminé par la malaria des colons) dans la région de Vancouver (Canada) :

Selknams (ou Onas selon l’appellation), de Terre de Feu. Ils seront montrés comme des singes à l’Exposition Universelle de Paris, puis exterminés sans relâche par Julius Popper :

onas

Faire la liste de ces tribus Amérindiennes résistantes au froid et exterminées par les Découvreurs serait interminable. Les types, d’une étaient en bonne santé, et de deux ne pourrissaient pas la planète, de vrais barbares qu’on a bien fait de zigouiller.

Je suis frileux. A la piscine j’ai toujours été le premier à grelotter et à avoir les lèvres bleues. Les hivers au Portugal sont particulièrement terribles, même les Polonais le disent, à cause de l’humidité d’une part, et parce qu’il fait aussi froid dehors que dedans d’autre part. Comme je n’arriverai jamais à chauffer cette baraque, j’ai décidé de prendre le problème à l’envers et de développer ma résistance au froid. Depuis mars, je n’ai pris que cinq douches chaudes. Aujourd’hui il fait 17°, dedans comme dehors, et je viens de prendre une nouvelle douche froide. Le jeu est de plus en plus facile mais je sais qu’il va me falloir encore de longues années avant de développer une vraie résistance au froid. Il faut au moins deux ans pour un marathon pieds nus, alors s’habituer au froid…

Néanmoins, les bénéfices à court terme sont déjà là, et ça je ne m’y attendais pas. Je suis plus détendu, ma tension artérielle se stabilise, je me sens plus courageux, moins casanier, plus dynamique, plus éveillé, moins facilement déprimé, plus stable dans mes émotions, je ne suis pas tombé malade depuis janvier ( je venais de courir 50 km sous la pluie et ne jouais pas encore à la douche froide). Le froid participe à la bonne santé, physique et mentale et c’est comme ça. Je n’ai pas fait le tour des études qui expliquent le pourquoi du comment des bienfaits de la douche froide, je me fous de savoir ce que la science et la médecine pensent de ça. We don’t need no stinkin studies.

Si courir pieds nus est bon pour le corps et pour la tête, alors courir à poil dans la neige doit certainement être la plus complète des thérapies.

Sources :
– l’historique du chauffage est tiré du livre de J. Lindgaard : Je crise climatique – Editions La Découverte – 2014
– tous les exemples du pied nu dans l’Histoire proviennent du blog ahcuah.wordpress.com

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120 / 75

En 2009 en arrivant au Portugal ma tension artérielle était tellement haute que le médecin a souhaité que je prenne des cachetons pour contrôler tout ça. La conversation n’a pas duré 10 minutes, il ne m’a pas demandé ce que je mangeais, ni comment je vivais, comment je me chaussais, comment je respirais, etc… Non, il m’a juste « ordonné » de prendre des médicaments chimiques, que je n’ai pas pris.

Le dermatologue en 2010 m’a fait le même coup : « effectivement, vous avez de l’acné, reprenez donc une petite dose de roaccutane, merci au revoir, personne suivante svp ». D’où vient mon acné ? Je n’en sais toujours rien, mais qui est-ce que ça intéresse ?

En 2013 j’ai commencé à retirer mes chaussures, à respirer par le nez (même en sprint, au moins pour l’inspire), à m’asseoir accroupi, en tailleur, en seiza, j’ai arrêté le coca, les haribo, le sel raffiné, la bouffe industrielle, les gros oreillers et les matelas moelleux, les douches chaudes (à part en plein hiver). Petit à petit j’ai arrêté de me faire des blessures en course à pied, j’ai progressé, sur la vitesse, sur la distance, mais surtout sur la fluidité, chose plus difficilement mesurable…

Hier, ma tension a été mesurée à 120 / 75. Pour la première fois de toute ma vie le docteur n’a pas dit « c’est un peu haut » ni « c’est beaucoup trop haut », il a juste dit « pile poil comme il faut » (et en français, quelle classe !).

Il se trouve que des études suggèrent que la marche pieds nus sur des cailloux aide à réguler la tension artérielle de manière bien plus efficace que la marche chaussée sur du goudron. (Je n’aime pas les études, on peut leur faire dire ce qu’on veut, mais quand elles vont dans le sens de mon propos je ne me gêne pas pour les citer et nourrir mon argumentaire avec. Ne jamais croire un type qui vous sort des études scientifiques pour vous convaincre de quoi que ce soit ^^).

Ce docteur de 2009 ne m’a rien expliqué, ni du corps ni de l’esprit. Il m’a fait croire que mon hypertension était le problème et m’a proposé une réponse chimique et ciblée pour le résoudre. Je l’ai presque cru, la figure du médecin derrière son beau bureau, son stylo Mont-Blanc, son diplôme reconnu par le système, c’est ainsi… Mais le fait est que les choses sont autrement différentes. Mon hypertension n’était absolument pas le problème mais bel et bien le signal visible et quantifiable d’une utilisation déboussolée de mon corps, déboussolant logiquement mon esprit. L’être humain, un système ultra-complexe et profondément déséquilibré (par la chaussure, le sucre, la chaise, etc…) que l’on prétend réparer par l’injection d’une ou deux molécules de synthèse.

Prendre des pilules pour régler le problème c’est comme mettre des chaussures pour éviter de se faire mal aux genoux et au dos : c’est étouffer les signaux que nous envoie le corps, et se permettre de continuer à faire n’importe quoi.

Au mois de février j’ai hébergé ce Coréen qui voyageait à vélo. Le type avait bossé 10 ans pour une boite suisse de médicaments (celle qui fabrique le roaccutane ? je ne sais plus). Il était payé pour faire du lobbying auprès des médecins et des pharmaciens afin que ceux-ci refourguent la came à leurs clients pigeons toxicos patients. Il garde de cette expérience une amertume certaine.

Il ne s’agit pas de santé, ni de bien-être, le système ne fonctionne qu’à travers le business, la chaussure comme le cacheton.Les vraies réponses ne coûtent rien, c’est bien pour ça que personne n’a intérêt à nous les proposer.

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we dont need no stinkin’ shoes

Je vais arrêter ici la rédaction de ce blog.
Je pourrais continuer sur des pages et des pages : la chaise, le matelas, les podologues, la semelle orthopédique, le talon, le soutien plantaire, l’alimentation, la mode, la médecine, la science, la presse, mais j’ai besoin de passer à autre chose.

De la chaussure je retiens ces grandes conclusions :

– elle est mauvaise pour le corps (pied, posture, genoux, hanches, respiration, marche à pied, course à pied, flexibilité)
– elle est mauvaise pour l’esprit (stress, confiance en soi, appréhension du monde réel…)
– elle est mauvaise pour la planète (plastique et textiles synthétiques made in Pakistan)
– elle transforme l’Homme en consommateur, mais également en « gros bourrin » qui n’écoute plus ses sensations mais croit qu’il est capable de tout avec un bon investissement
– son usage ne s’est généralisé que depuis deux ou trois siècles (et encore…), même en Écosse, même en Islande, même en Irlande…
– le groupe, la société, t’obligent à la porter (pieds nus interdits dans certains transports en commun français !)
– il faut plusieurs années pour se défaire de cette mauvaise habitude et retrouver un contact agréable avec la réalité
– les podologues et autres professionnels du pied ne savent rien, n’ont jamais vu un pied normal et sain de toute leur vie (c’est incroyable ça quand même, non ?) et recommandent des semelles orthopédiques à tour de bras pour soigner des problèmes qui n’existeraient pas sans la chaussure. Ces semelles viennent fragiliser encore plus l’organisme
– le business de la santé s’organise autour de ces problèmes créés par la chaussure (stress, mal de dos, …)
– la presse sportive ne parle jamais du pied nu, puisqu’il n’y a rien à vendre
– les « chercheurs » et les soi-disant « études scientifiques » cherchent depuis des années à savoir s’il vaut mieux marcher/courir en chaussure que pieds nus… Comme si on avait besoin d’études pour connaître la réponse. Comme si la question se posait (sérieusement, quoi). Malgré ça, eux n’ont toujours pas trouvé la réponse.

Voilà.

Le constat est assez alarmant, mais il ne s’agit que de la chaussure, donc tout va bien.

Malheureusement non, toutes ces conclusions sont également vraies pour tout le reste : le matelas, la chaise, la table, l’alimentation, la mode, le pétrole, les téléphones intelligents, etc, etc, etc, etc….

Je dors par terre, je mange par terre, je m’assois par terre, je cours à moitié nu. C’est meilleur pour mon corps, pour mon esprit, pour l’environnement, pour le trou de la sécu. En plus de ça, ma vie est bien plus belle qu’avant, je sens le monde, je sens la vie. Mais le groupe ne comprend pas, et continue à me montrer du doigt à chaque sortie.

En un an j’ai construit mes pieds et appris beaucoup de choses sur mon corps, sur la société et sur le groupe. Il me reste maintenant à devenir plus philosophe et accepter ces remarques quasi-quotidiennes avec détachement et amusement, voilà qui ne va pas être facile…

« We dont need no stinkin’ shoes ! »

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Super Size Me

Récemment je suis allé à une soirée costumée, c’était bien on a bien rigolé. Comme j’avais déjà fait Tarzan l’homme de la jungle pour le semi-marathon (ah, vivement le prochain !), cette fois-ci je me suis dit je vais faire le contraire et me déguiser en homme moderne et civilisé (et arrogant ?). L’expérience a été passionnante, un genre de « Super Size Me » à ma façon, qui heureusement n’a duré que quelques heures. Petit décryptage.

Les pieds

Aïe ! Chaussures trop étroites, pieds gonflés, perte de l’équilibre, talon surélevé mauvais pour ma posture, position verticale difficile à tenir, perte de toute sensation agréable avec le sol, soutien inutile de la voûte plantaire, pieds qui puent, et chevilles écorchées (la vérité !). Les fondations de mon corps ont été agressées et étouffées dans le simple but de cacher une partie honteuse de moi-même, en les recouvrant par du qui-brille.

pied

Et le pire du pire, je suis devenu bruyant à chacun de mes pas. Insupportable, j’étais devenu incapable de me mouvoir silencieusement. Ma cousine avait choisi un déguisement similaire, version femme (donc pire) : 3 semaines après, elle avait encore des douleurs dans les pieds et ne pouvait pas marcher correctement.

Le cou

Pour rassurer le groupe et ne mettre personne mal à l’aise, j’ai moi aussi mis à mon cou une laisse satinée et ainsi exprimé mon asservissement à la société. N’ayez crainte, moi aussi je suis un clébard enchaîné et pris à la gorge par le système. Cerveau mal irrigué, symbolique du suicide par pendaison, que du bon, de quoi participer pleinement à mon épanouissement personnel et mon bien-être.

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Les joues

Quand je cours pieds nus, tout le monde s’inquiète du risque de la coupure (c’est déjà arrivé une fois, en décembre, quand j’étais encore un débutant). Mais les pieds ne sont-ils pas prévus à cet effet ? En revanche, mes joues n’ont jamais été conçues pour être entaillées quotidiennement par des lames acérées. J’ai pourtant fait le choix de me balafrer le visage jusqu’à me faire saigner (je ne suis pas très habile avec les rasoirs). En plus des coupures et des rougeurs, j’ai vu apparaître quelques boutons sur mes joues.

Les hanches

J’ai mis mon petit cul dans un pantalon drôlement serré. Du coup, impossible de m’asseoir en squat sans risquer d’exploser les coutures. Même si j’avais pu, le groupe n’aurait pas compris. Le squat est pourtant la position assise la plus intéressante qui soit, elle débloque et renforce toutes les articulations nécessaires à la marche et la course à pied (cheville, genoux et hanches, et tous les muscles et tendons qui vont avec), elle fait de nous des hommes forts et en bonne santé, facilite les accouchements, permet d’éviter les douleurs dans le dos, cancer du colon, appendicite, constipation, incontinence, hémorroïdes, …

Mes chaussures rendant ma position verticale douloureuse, j’ai vite cherché une solution à mon problème et j’ai été soulagé de découvrir qu’il y avait des chaises dans la salle, objet ô combien intéressant qui mériterait une thèse à lui tout seul, et sur lequel j’ai heureusement appris à m’asseoir dès ma plus tendre enfance.

Ah, et pour aller déféquer, il n’y avait que des trônes, ne permettant pas une évacuation saine des excréments.

Le buste

La même idée que pour les hanches. Avec ma chemise et ma veste de costard, impossible de lever les bras vers le ciel pour étirer ma colonne comme le font les chats et chiens des dizaines de fois par jour. Le buste à l’étroit dans mon costume, mon dos (déjà bien voûté par ma paresse, ma chaise et mes chaussures) n’avait pas la moindre chance de pouvoir s’ouvrir et laisser s’installer une respiration profonde et apaisante. Le stress aurait facilement pu venir s’installer, heureusement c’était la fête.

La transpiration

Je n’ai pas été jusqu’au bout de mon costume et j’ai oublié de bloquer la transpiration de mes aisselles. Je me souviens de ce film de James Bond où le méchant tue une bimbo en la recouvrant de peinture dorée, empêchant toute possibilité de transpiration…

Le nez

J’ai également oublié d’agresser mon odorat. J’aurai pu mettre du parfum toxique et sentir mauvais toute la journée, histoire de me faire bien mal au crâne.

On a bien rigolé, pour de vrai, c’était la fête et ça valait vraiment le coup de se mettre sur son 31, de jouer avec les codes sociaux et de se faire beau comme un camion. Mais pas tous les jours, si ça ne permet pas de s’épanouir correctement.

Le lendemain je suis allé courir, pieds nus, torse nu, seul, loin du groupe, à ma propre vitesse, sur ma propre distance. Les graviers ont détendu mes pieds, m’ont réveillé, ont calmé mon esprit. J’ai eu le droit à quelques remarques, « un indien dans la ville », « jésus reviens », que des choses assez gentilles cette fois-ci. La douche froide m’a invité à démarrer une nouvelle journée. J’ai fait la liste de tous les produits que j’avais utilisé : rasoir, mousse, après-rasage, chaussures, déodorant pour chaussure, costard, cravate, chaise, table, alcool, sucre. Lesquels de ces produits de consommation sont vraiment bons pour moi ? (et, question subsidiaire, lesquels sont bons pour l’environnement, haha). Je me suis alors souvenu que la France tourne au prozac depuis des années, tu m’étonnes.

A Lisbonne j’ai couru ce semi-marathon presque nu, sans aucun investissement, sans aucune douleur, sans aucun stress. Cherchez l’erreur. On se fait du mal avec ces codes sociaux sans intérêts, j’en suis persuadé, plus que jamais.

Le marié était venu en short, et ça c’était vraiment trop la classe.

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Chaussure à mon pied

Mes pieds ne sont pas encore capables de courir toutes les distances ni toutes les surfaces. Ça me frustre beaucoup, je veux courir plus. Du coup je triche (je ne devrais pas, tricher n’a jamais rendu service à personne) et je construis mes propres chaussures. 100% certifié vache locale. Avertissement, courir avec des chaussures est dangereux et réservé aux professionnels, n’essayez surtout pas de faire ça chez vous.

Investissement total : 6€. Combien de kilomètres vont-elles tenir ?

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La plage, le café, le soleil et le soutif

Tout un programme ! Et des plus alléchants,  n’est ce pas ?!

La plage

Sur le Semi-Marathon des Sables nous étions au moins 5 sans chaussure. Le sable demande moins de technique que le bitume et le blocage psychologique est moins fort. Sur 350 concurrents, nous étions les seuls à apprécier l’humidité du sable et la froidure de l’eau. Pourquoi Diable les autres sont-ils venus ? De ces va-nu-pieds, je veux garder le souvenir d’au moins deux rencontres passionnantes. Analice, la Brésilienne de 71 ans, qui au mois de mai courait pour la énième fois les 101 km de Ronda. Mais également João, qui il y a de ça dix ans pesait 105 kg et qui pour la première fois cette année a parcouru une épreuve de 100 bornes. Il s’est classé 13ème sur le semi-marathon. Je suis vraiment sensible à de tels parcours, ça me touche profondément. C’est peut-être pour ça qu’il faut continuer à faire des courses.

(210)Sur cette photo, je suis content de voir que ma technique s’affine. Le professeur m’inviterait certainement à plier les genoux encore plus, et à être encore plus vertical au niveau de l’axe tête / épaules / hanches. Mais je progresse et c’est surtout ça qui compte, Rome ne s’est pas faite en un jour. Et puis le sable n’oblige à aucune exigence, on oublie facilement d’être précis. Classement : 28ème/315 (j’étais 80ème à mi-parcours, pour pas rester en plein cagnard trop longtemps, j’ai mis le turbo sur la deuxième moitié)

Bref, une course déchaussée (c-à-d sans montre, sans boisson énergétique, etc, etc, etc…), c’est à chaque fois l’occasion de pousser ma réflexion un peu plus loin. Les deux thèmes choisis cette fois-ci seront : le café et le soleil.

Le café

Pour la première fois depuis que je participe à des compètes (donc depuis 2010), je n’ai pas pris de café avant la course. Ça a l’air con dit comme ça mais c’est un grand pas de fait. Le café est pour moi une vraie addiction (parmi tant d’autres : internet, salaire, …), la première chose à laquelle je pense dès que je me lève. Je n’en bois plus que 2 par jour parce que je me contrôle, mais si je m’écoutais je pourrais tourner à 6 ou 7. Je n’en ai pas besoin pour courir, c’est évident. Mais avant la course il y a toujours ce moment où tu attends le départ et il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre, commencer à douter de soi ou alors essayer de penser à autre chose, comme au café par exemple. C’est la définition même d’une addiction. Cette fois-ci, la tête dans le coaltar, sans ambition chronométrique, sur une distance que je connais par cœur, je n’y ai même pas pensé. C’est une bonne chose, il n’y aura plus de café au départ de mes prochaines courses. Sans l’effet psychotrope du jus, je vis ma course pleinement, pour de vrai, sans artifice. L’altération des sens que je recherche tant ne vient plus que de moi même et de rien d’autre.

Le soleil

Ce blog vient souvent questionner notre rapport au sol, à la terre. « Flippez votre race, le sol est dangereux » nous dit-on trop souvent. Profitons de ce marathon sur la plage pour questionner cette fois-ci notre rapport à l’astre solaire. Cancer de la peau, cataracte et yeux brûlés, le discours ambiant nous met grave la pression et nous apprend à flipper du soleil. Mettez de la crème ! Mettez des lunettes ! Achetez ! Consommez ! Flippez ! Craignez cette étoile que je ne saurais voir, cette divinité païenne qui n’a rien de bon à nous offrir, qui ne peut être que mauvaise pour nos chères têtes blondes. C’est exactement la même histoire que la chaussure : on est rentré dans un système pernicieux qui voit dans la nature une menace, qui refuse de comprendre le corps humain mais qui veut trouver toutes les solutions à ses problèmes dans le produit, encore le produit, toujours le produit.

Pour obéir à des codes sociaux à la con, on passe l’année entière dans des fringues qui protègent le corps de la moindre exposition solaire. Se balader torse-nu dans les rues de Paris ou à la fenêtre du bureau doit faire à peu près le même effet que de rentrer sans chaussure chez le banquier. Malheureusement, la protection, comme on commence à le comprendre sur ce blog, affaiblit l’organisme, c’est la règle de base. Sans exposition solaire, pas de production de vitamine D, nécessaire à plein de bonnes choses, DONT, incroyable, la prévention du cancer de la peau !

Mais arrivent les grandes vacances, de nouveaux codes sociaux à la con viennent te mettre la pression, il faut obligatoirement passer sa journée sur la plage à rien foutre, pour être bronzé comme un œuf à la rentrée. Et là, c’est le drame : la peau blanche d’un zombie exposée aux rayons du soleil estival accentué par le reflet de l’océan, la cata complète. Heureusement, on vit une époque formidable, et on peut acheter les crèmes solaires. Certes, mais 90% de ces protecteurs contiennent de l’ « octyl methoxycinnamate » ou du « titanium doxide », tous deux considérés comme nocifs pour l’organisme. En plus de ça, 4 produits sur 5 offrent une mauvaise protection aux UV. On tient le bon bout.

Restent les lunettes de soleil. Certaines recherches suggèrent que porter des lunettes FAVORISE le développement du cancer de la peau. En effet, l’œil serait apte à la lire l’intensité du soleil, et envoyer des signaux à l’organisme afin qu’il adapte sa réaction face à un tel facteur externe, donc en accélérant le processus de bronzage. En le protégeant, on fait croire à l’organisme qu’il évolue dans l’obscurité. Le corps ne développe alors pas la réponse adaptée à l’environnement dans lequel il évolue.

Comme pour la chaussure, crème solaire et lunettes font croire au consommateur qu’il peut se permettre tout et n’importe quoi (courir un marathon ou passer la journée sur la plage revient à peu près au même) du moment qu’il investit dans le produit. D’où des comportements idiots, qui au final font le bonheur des marchands du système de santé. La même histoire que la chaussure. Tout pareil.

Le soutif

Hahaha, le meilleur pour la fin ! Rien à voir avec mon semi-marathon, mais Ito vient de publier un passionnant article sur la question sur son blog à elle. Voilà longtemps déjà que je voulais réfléchir à la question, mais avec un tel sujet de recherche j’ai toujours eu du mal à rester concentré plus de 5 minutes. Et puis, contrairement à la chaussure ou la crème solaire, je ne suis pas en mesure de mettre en pratique le fruit de mes réflexions sur la question. Elle a fait un travail fantastique, ça vaut vraiment le coup de prendre le temps de le lire, tout comme le reste de son blog, vraiment.

« Ôtez aux gens leur autonomie et vous obtenez des consommateurs »

Ce qu’il y a de fascinant dans son article, c’est qu’à partir d’un tout autre accessoire de notre merveilleuse société, elle arrive EXACTEMENT aux mêmes conclusions que celles de la chaussure : soutien inutile d’un organe parfait, pression sociale, méfaits à long terme, système de santé qui s’organise autours de ces méfaits, etc, etc, etc.

On vit comme des ânes (moi le premier), mais tout va pour le mieux, nous sommes l’occident riche moderne et civilisé, ne changeons rien. On n’est pas des sauvages !

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Comment les chaussures ont rendu l’homme inactif

c’est le titre d’un excellent papier pondu par Steven E Robbins sur son site. Selon l’auteur, l’humanité serait devenue fainéante et inactive le jour où elle aurait adopté l’usage généralisé des chaussures.

J’essaye de résumer ici le déroulement de sa pensée :
(et en résumant je simplifie, forcément. Ses allégations sont sourcées et ces sources sont passionnantes.)

– Actuellement, notre société occidentale moderne souffre d’une myriade de troubles de la santé directement dus à un manque d’activité physique. Ces troubles de la santé peuvent affecter gravement notre qualité de vie, voire raccourcir notre espérance de vie.

– Cette paresse, ce manque d’activité physique, dateraient seulement de la Renaissance (entre le XIV et le XVIème siècle selon les pays). Jusqu’alors, l’Homme aurait eu une vie « active », peu souvent assis, mais la plupart du temps debout, et souvent en mouvement. Le mot « sédentaire » est un néologisme qui apparait en Angleterre en 1603 pour désigner « des habitudes qui nécessitent le maintien prolongé de la position assise ». En 1662, le terme a déjà acquis une connotation négative : « personne dépendante de la position assise, qui n’est pas habitué à l’exercice physique ». Ce « sédentarisme » serait donc une habitude nouvelle en Angleterre, puisque un mot est né pour décrire ce comportement.

– La chaise, si elle existe depuis plus 5.000 ans, est plus une marque sociale symbolique choisie par les classes les plus élevées, mais très peu usitée. C’est durant cette Renaissance que la chaise devient omniprésente, au foyer ou sur le lieu de travail, pour toutes les classes sociales. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la position assise serait devenue la norme.

Pourquoi un tel changement ? L’auteur propose la chaussure comme réponse à cette question.

– La chaussure a été portée par les élites depuis que l’homme a cessé d’être nomade, il y a de ça environ 10.000 ans. En Angleterre en 1800, on suppose que 80% de la population allait encore pieds nus.

– A la Renaissance, on observe un profond changement des habitudes : la chaussure se généralise. La part de pieds déformés connait une augmentation de 400% en moins de deux siècles. Si cette chaussure n’est pas confortable, pourquoi un peuple tout entier décide-t-il de l’adopter ?

– Pour essayer de faire face à la Peste Noire. Cette maladie a décimé entre 30 et 60% de la population européenne, sans que la médecine n’arrive à offrir de solution préventive. Toutes les idées les plus folles sont adoptées pour essayer de limiter la propagation du fléau, avec un héritage culturel grec laissant croire que les maladies proviennent de la saleté, des ordures.

Mais quel rapport entre la chaussure et le comportement « sédentaire » ? 2 mécanismes sont en jeu.

– les douleurs et déformations du pied provoquées par la chaussure rendent la position debout douloureuse.

– la plante du pied nu envoi de manière continue des signaux qui permettent au corps debout de constamment retrouver l’équilibre. Les chaussures fragilisant le pied et le coupant de toute sensation rendent cette position verticale rapidement épuisante et douloureuse.

– le cercle vicieux est lancé, les civilisations s’orientent vers des modes de vie « sédentaires », assis. Les muscles de la posture verticale ne se développent plus correctement (abdominaux par exemple). Du coup, la posture assise (sur une chaise) devient la norme, la société moderne se construit autour de cette nouvelle conception de la vie, la technologie s’engouffre dans cette faille (voitures, tables, ordinateurs, etc…), et le tour est joué, nous en sommes où nous en sommes.

L’Homme prend du bide, ne marche plus pour aller travailler, et on finit même par voir des fauteuils roulants électriques pour personnes obèses. La chaussure responsable de l’obésité est d’ailleurs traitée dans un autre article du même auteur.

– Sa conclusion rejoint les miennes (et celles de la révolution chinoise) : pour un peuple en meilleure condition physique et un système de santé moins couteux, on pourrait éduquer les gens à aller pieds nus le plus souvent possible (comme les professeurs d’arts martiaux en Indonésie), on pourrait taxer les chaussures comme on taxe l’alcool et apposer sur les cartons de chaussures des étiquettes semblables à celles qu’on voit sur les paquets de tabac : « marcher en chaussure rend con affaiblit l’organisme et provoque des troubles de la santé ».

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Jamel Balhi – Barefoot Rae

« Trois cent soixante-cinq jours se sont écoulés depuis mon départ de Notre-Dame. J’ai fait le tour des saisons mais pas tout à fait de moi-même. Mon territoire est encore parsemé de zones inexplorées. Une année à avaler des kilomètres sur une route chaotique qui mêle splendeur et ferveur. Une année de rencontres passionnantes.

La terre est ronde mais ne tourne pas rond, comme en témoignent mes détours. Comme le disait Andrew rencontré au Caire, « nous sommes nés libres mais enchaînés de toutes parts ».

Si je devais recommencer, je commettrais plus d’erreurs pour apprendre d’avantage. Je me détendrais davantage et me laisserais porter par la houle de l’aventure. Je serais encore plus naïf que je ne l’ai été au cours de ce périple-là. Je ne prendrais rien au sérieux. Je tenterais plus ma chance encore. Je déciderais d’aller plus loin. Je traverserais plus de chaînes de montagnes et plus de déserts. J’admirerais plus de couchers de soleils et je boirais davantage de cafés et de bières. J’aborderais les filles inabordables et leur raconterais des histoires incroyables. Mon imaginaire n’inventerait plus les craintes et les peurs. Je serais de ceux qui vivent en prophète, heure après heure, jour après jour. J’ai connu de sales moments, mais si c’était à refaire j’en traverserais plus encore. En fait, je ne tâcherais de ne vivre rien d’autre que des moments, une suite de moments.

Et si je devais revivre ma vie, je commencerais pieds nus, au printemps et le resterais jusqu’à la fin de l’automne. Je serais heureux. »

Jamel Balhi, dans son livre Les Routes de la Foi, contant l’un de ses nombreux voyages en course à pied, sans sponsor, sans argent, celui-ci allant de Paris à Lhassa. Wahou, j’en reste coi.

Jamel_Balhi_a_Grand_Place
Dans une interview : J’ai commencé à courir pour fuir. Courir pour partir. Fuir la société, fuir les choses qui ne me plaisaient pas, par refus d’une forme de société qui poussait à consommer, à vivre comme des cons, suivre des modes à la con.

Il en est une qui a vraiment fait le choix d’y aller pieds nus, c’est la magnifique Rae. En 2012, à l’âge de 18 ans, la demoiselle a couru les States, sans chaussure, d’une côte à l’autre. Avec la grâce d’une gazelle et la puissance d’un bulldozer, elle vient exploser les clichés à la dynamite. Blanche, Américaine, riche et souriante, elle nous montre combien la course pieds nus est une aventure de plaisirs et de sensations, et non pas une forme de masochisme réservée aux pauvres et aux pénitents.

rae

Quant à moi, je ronge mon frein et constate sans rien pouvoir y faire la si lente progression de mes petits petons, encore incapables d’aligner plus de 60 bornes par semaine sans commencer à frôler la zone orange…

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