le monde perçu à travers les pieds

C’est le titre d’une fascinante étude anthropologique de Tim Ingold, qui nous permet de comprendre pourquoi l’Homme moderne occidental se montre tant réticent à retirer ses chaussures, à entrer en contact avec Mère Nature, et à accorder plus de confiance et de liberté à ses inertes petons.

Pour résumer et caricaturer, on doit notre vision débilitante du pied à Monsieur Darwin, et bien d’autres avant lui (ça remonte au moins à l’antiquité). Le pied libre et intelligent est pour les singes, les sauvages (mi-hommes mi-singes, bien entendu) et pour les miséreux. L’humanité dans ce qu’elle a de plus beau se caractérise par la main la plus habile, grâce à des pieds honteux dont il faut à tout prix renier le vrai potentiel. Le document est en anglais, mais ça vaut le coup, tant il est riche d’exemples et de concepts passionnants.

et c’est par là : http://www.nyu.edu/classes/bkg/tourist/feet.pdf

J’essaye de traduire ici la conclusion du premier chapitre, dédié à la comparaison main/pied.

« cette spécialisation des mains et des pieds est-elle vraiment aussi naturelle que ce que Darwin et ses contemporains ont pu prétendre ? Cette division des tâches ne serait-elle pas au contraire, dans une certaine mesure, le résultat d’un discours typiquement moderne du triomphe de l’intelligence sur l’instinct, de la domination de l’Homme sur la nature ? Le développement de la chaussure ne pourrait-il pas être compris, toujours dans une certaine mesure, comme une tentative de traduire la supposée supériorité des mains sur les pieds, qui correspondent respectivement à l’intelligence et à l’instinct, ou encore à la raison et à la nature, en une réalité de tous les jours. »

Il est ensuite question de la position assise et de la chaise, autre invention purement occidentale, puisque le fait de poser notre cul au sol nous rabaisse à la triste condition de singe. Puis l’auteur développe l’idée que l’Homme (occidental), après avoir transformé son pied en stupide machine à marcher, a construit le monde qui l’entoure en suivant la même logique.

A lire et à a relire, pour comprendre combien notre compréhension du monde (le pied dans le cas qui nous intéresse) est entièrement façonnée par un lourd héritage culturel qui remonte au moins à l’antiquité grecque, voire bien plus encore.

Je reviendrai surement plus tard sur les exploits que sont capables de réaliser nos jolis petons dès lors qu’on leur accorde un minimum de confiance, d’estime et de liberté. Mais, à titre introductif, je vous présente ici une bien jolie paire qui appartient à un Indien Ashaninka (Pérou). Quand je vois ça je suis jaloux, mais je sais qu’un jour j’aurai les mêmes et j’irai à l’écoute de Pachamama vagabonder confiant sur les chemins sans le moindre doute ni la moindre peur.

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3 commentaires pour le monde perçu à travers les pieds

  1. Matoo dit :

    C’est un réel plaisir de te lire Sylvain. Hate de connaître ton entrée sur l’anthropologie.

  2. Ping : du Sri Lanka à l’Éthiopie | My Trail to San Francisco

  3. Ping : du diktat de la chaussure | My Trail to San Francisco

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