Winter is coming

Si la chaussure est une imposture, alors le chauffage est un traquenard et le froid une illusion. Marcher sur des cailloux n’avait jamais été douloureux pour personne, bien au contraire, cela avait toujours été une danse, une joie, une thérapie, une évidence. J’en veux pour preuve mon petit voisin Maurice qui court plein d’allégresse sur du gravier.

Maurice

De la même manière, prendre des douches froides n’a rien de masochiste, c’est à chaque fois une fête, une célébration, une médecine douce, un acte sensé. Les mécanismes qui sont en jeu avec la chaussure et le pied sont les mêmes que ceux qui s’opèrent avec le chauffage et l’ensemble du corps humain. Il convient donc de bien les comprendre.

– par l’usage quotidien de la chaussure, le pied n’est jamais stimulé et s’affaiblit (muscles, tendons, os, circulation sanguine, etc…). L’homme devient alors prisonnier de sa propre invention puisqu’il n’est plus capable de marcher 10 mètres sans protection. De plus, l’affaiblissement de ses pieds a de lourdes répercussions sur sa santé physique et mentale, sa manière de se mouvoir, mais aussi sur sa conception du monde : le sol serait un danger dont il faudrait à tout prix se protéger. Au final, quand un énergumène court un marathon pieds nus tout le monde trouve ça incroyable ou débile alors que c’est la chose la plus évidente du monde. Ça c’est pour la chaussure, mais on le savait déjà. Qu’en est-il du froid et du chaud ?

– par l’usage systématique du chauffage central, le corps et l’esprit ne sont plus stimulés et s’encroûtent. L’homme devient frileux, son système immunitaire défaillant, sa circulation sanguine vacillante, son humeur maussade. Le cercle vicieux s’installe, le froid représente une menace, l’homme ne tolère plus la moindre baisse de température, il a besoin de plus en plus de confort à la maison et d’équipement pour sortir de chez lui.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi.

Selon la chercheuse E. Gallo, le confort thermique est une notion toute récente, apparue en Europe après la 2nde Guerre Mondiale. « C’est fondamentalement un comportement culturel » nous explique-t-elle. Les premières tentatives de chauffage central sont faites pour des serres horticoles, puis pour des couveuses à poussins, le séchage industriel, le conditionnement des vers à soie…  La production de fruits hors saison passe bien avant le confort individuel. L’idée de chauffer de manière homogène les espaces habités par les humains arrive en dernier, et les lieux ciblés apparaissent dans l’ordre suivant : bibliothèques, musées, salles d’hôpital, bureaux, puis appartements en dernier lieux. En 1937, André Missenard, polytechnicien, fabriquant de systèmes de chauffage recommande des températures entre 16 et 18°c pour les pièces à vivre, 10°c pour les chambres à coucher, et entre 14 et 18° pour les chambres des personnes malades. Le vendeur de chaleur met en garde ses clients : « pour les adultes et surtout les enfants sains, les climats artificiels doivent être utilisés avec beaucoup de circonspection car une vie trop douce est amollissante (…) et corruptrice ». Comme à chaque fois dans l’histoire du progrès, ce sont d’abord les riches et les puissants qui en veulent plus : dès le XIXème siècle les barbus de l’Assemblée Nationale exigent des t° entre 19 et 21°c. En 1934,  les immeubles de luxe sont réglés à 20°c, pour être au-dessus du « grand confort » (dixit le bureau d’étude Veritas) que représente la barre des 18°c. Il faut dire que le père Descartes dans son fameux Discours de la Méthode nous vendait le foyer chaleureux comme un lieu d’épanouissement intellectuel.

Ces températures aujourd’hui nous paraissent inacceptables. C’est bien la preuve que nos corps ne fonctionnent plus. Nous sommes devenus de bonnes grosses chochottes. En moins d’un siècle. Ce même siècle qui a ravagé la planète. En effet, si ce dysfonctionnement de nos corps a un impact direct sur notre santé, il a également un lourd impact sur l’environnement. Par exemple, le chauffage des logements et bureaux français est responsable de 15% des émissions françaises de gaz à effet de serre (notamment : méthane et CO2). Le chauffage électrique (45% des nouveaux logements) est en grande partie issu du nucléaire. Le pied faible pollueur à travers la chaussure. Le corps frileux à travers le chauffage.

On n’attrape pas froid par les pieds, que ce soit bien clair. On attrape froid par des pieds affaiblis par la chaussure. L’hiver passé, les copains de la Barefoot Runners Society ont organisé un petit concours : Lee a cumulé 485 km pieds nus à des t° négatives. Bob a couru plus d’un km à -33°c sans chaussure. Yvonne a couru 25 km en une seule fois à -11°c. Parce que c’est marrant.

yvonne

On est pas obligé de s’amuser autant que ces joyeux lurons, mais jetons un coup d’œil à l’Histoire.

En Islande en 1057, « l’hiver qui suivit fut tellement doux qu’il n’y eu aucune gelée au sol, et les hommes continuèrent à se rendre à l’église de Yule-Tide les pieds nus ».

En 1570, les chefs Irlandais sont représentés sans chaussure :

En Irlande toujours, mais en 1846, une riche fermière explique : « mettre des chaussures et ça serait ma mort assurée. Quand je sors, je ne peux pas faire 10 mètres sans avoir les pieds trempés. Mais si je marche pieds nus, mes pieds mouillés restent chauds et dès que je reviens à la maison ils sèchent devant la cheminée. On ne prend pas froid parce qu’on a les pieds mouillés, on prend froid parce qu’on reste dans des chaussures trempées. »

En 1866, un Londonien en visite à Glasgow (Ecosse) fait la remarque suivante : « C’est incroyable ! Cela fait deux heures que je regarde par ma fenêtre, je n’ai jamais vu autant de personnes pieds nus de toute ma vie ! (…) Ces femmes habillées plus que confortablement, portant mêmes des boucles d’oreilles ou des broches, mais la plupart sans chaussures »

En 1898, les Inuits Aléoutes de l’ile de de Kodiak (Alaska) sont décrits de la sorte : « ils ne portent pas de chaussure, vont toujours pieds nus, et sont entièrement nus à la maison ». Des enfants Aléoutes en 1938 :

Un Amérindien Nootka (peuple exterminé par la malaria des colons) dans la région de Vancouver (Canada) :

Selknams (ou Onas selon l’appellation), de Terre de Feu. Ils seront montrés comme des singes à l’Exposition Universelle de Paris, puis exterminés sans relâche par Julius Popper :

onas

Faire la liste de ces tribus Amérindiennes résistantes au froid et exterminées par les Découvreurs serait interminable. Les types, d’une étaient en bonne santé, et de deux ne pourrissaient pas la planète, de vrais barbares qu’on a bien fait de zigouiller.

Je suis frileux. A la piscine j’ai toujours été le premier à grelotter et à avoir les lèvres bleues. Les hivers au Portugal sont particulièrement terribles, même les Polonais le disent, à cause de l’humidité d’une part, et parce qu’il fait aussi froid dehors que dedans d’autre part. Comme je n’arriverai jamais à chauffer cette baraque, j’ai décidé de prendre le problème à l’envers et de développer ma résistance au froid. Depuis mars, je n’ai pris que cinq douches chaudes. Aujourd’hui il fait 17°, dedans comme dehors, et je viens de prendre une nouvelle douche froide. Le jeu est de plus en plus facile mais je sais qu’il va me falloir encore de longues années avant de développer une vraie résistance au froid. Il faut au moins deux ans pour un marathon pieds nus, alors s’habituer au froid…

Néanmoins, les bénéfices à court terme sont déjà là, et ça je ne m’y attendais pas. Je suis plus détendu, ma tension artérielle se stabilise, je me sens plus courageux, moins casanier, plus dynamique, plus éveillé, moins facilement déprimé, plus stable dans mes émotions, je ne suis pas tombé malade depuis janvier ( je venais de courir 50 km sous la pluie et ne jouais pas encore à la douche froide). Le froid participe à la bonne santé, physique et mentale et c’est comme ça. Je n’ai pas fait le tour des études qui expliquent le pourquoi du comment des bienfaits de la douche froide, je me fous de savoir ce que la science et la médecine pensent de ça. We don’t need no stinkin studies.

Si courir pieds nus est bon pour le corps et pour la tête, alors courir à poil dans la neige doit certainement être la plus complète des thérapies.

Sources :
– l’historique du chauffage est tiré du livre de J. Lindgaard : Je crise climatique – Editions La Découverte – 2014
– tous les exemples du pied nu dans l’Histoire proviennent du blog ahcuah.wordpress.com

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9 commentaires pour Winter is coming

  1. Descartes dans son discours de la méthode :

    « je demeurai tout le jour enfermé dans un poisle où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées »

    mais aussi :

    « connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous pourrions les employer de la même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »

  2. la vie de Julius Popper en terre Selk’nam, romancée dans le très beau « Cavalier Seul » de Patricio Manns (Phebus – 1999)

  3. Anonyme dit :

    très intéressant mais aussi assez déstabilisant ma foi !

  4. une sympathique chanson traditionnelle irlandaise, le type tombe amoureux de la perle du village, « so sweet » avec ses pieds nus… : https://www.youtube.com/watch?v=5rGhb0pAK30

  5. Pour les pieds nus on se rejoint. Je cours aussi pieds nus, et je vis et marche pieds nus le plus souvent possible.
    La douche froide, j’aime bien, mais j’ai du mal😉

    Après il y a des points ou je doute un peu plus. Le très grand froid provoque des engelures. L’hiver (j’habite une région clémente) j’ai déjà les pieds engourdis quand je cours plus d’une heure, alors du vrai froid avec de la neige…

    • salut, merci pour ta participation. parmi les commentaires du Winter Challenge, certains participants expliquent que leur résistance s’améliore hiver après hiver. je pense que comme à peu près tout, l’enfance est le moment privilégié pour tous ces mécanismes. pour ma part je ne peux pas participer à ce jeu puisque je vis en bord de mer au Portugal, donc je ne sais pas. mais je sais qu’il y a 2 ans je ne courais pas 2 km pieds nus et qu’aujourd’hui je suis capable d’en faire 30…

  6. La course pied nu est devenue pour moi la norme, ….la douche froide je vais essayer petit à petit, cela devrait faire.

    • cool. je vois beaucoup de parallèles avec le pied-nu : il y a effectivement le corps qui va s’habituer, mais c’est surtout l’attitude et l’état d’esprit qui vont permettre que ça fonctionne je crois : être détendu, ne pas considérer le froid comme une agression, prendre ça comme un jeu, une découverte, etc, etc, etc…

      • hop hop hop dit :

        La douche froide est certainement source de bienfaits, mais la douche en elle-même est inutile et source de gaspillage. Il suffit d’une bassine, d’un gant et d’un robinet d’eau froide. Si on commence par mouiller les bras et le torse, ça passe tout seul; pas de temps d’adaptation requis.
        Je n’ai jamais chercher à compter ou à me limiter mais je pense utiliser dans les 5L rinçage compris, être plus propre et y passer moins de temps.
        Et pieds nus c’est mieux, bien sûr :o)

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